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16 janvier 2011 7 16 /01 /janvier /2011 10:35

Pourquoi le Tao est-il insaisissable ? Ce que nous observons est-il la Réalité ou bien une création de notre esprit, une illusion ?

 

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dào kě dào fēi cháng dào

Tao - Pouvoir - Tao - Non - Ordinaire/éternel – Tao

 

[dào] est formé de la clé [chuò] qui signifie mouvement ou marche. Ce caractère n’existe pas en soit et est toujours accolé à un référé, soit ici [shǒu] qui signifie tête, chef, principe ou premier (► Le « Premier mouvement », le « Principe primordial », la « Cause des causes ») mais est également utilisé comme "mot mesure" des poèmes, ce à quoi ressemble le texte du Vieux Maître (Lao Zi).  Globalement, est à la fois un nom (chemin, voie, route, cheminement, parcours, direction, méthode, technique, doctrine, principe, manière de procéder) et un verbe (marcher, avancer, parler, dire, énoncer, penser, supposer, guider ou parvenir à). C’est aussi le "mot mesure" utilisé pour ce qui forme une ligne, les ordres ou les questions. Selon Catherine Despeux[1], « Le Dao, la Voie, est un terme d’usage universel dans la pensée chinoise. […] Le plus ancien dictionnaire étymologique chinois, écrit vers l’an 100, décompose le caractère dao en deux éléments, l’un désignant la marche et l’autre une tête chevelue. La définition qu’il en donne est : « La Voie désigne ce que l’on parcourt. » Autrement dit, le Dao, c’est en premier lieu le chemin et le cheminement.  Mais un caractère peut prendre des sens différents selon le contexte dans lequel il est employé […] Le sens philosophique de Principe ultime ou d’Absolu, qui ressort du commentaire de Wang Bi au IIIe siècle, n’existe pas encore à l’époque de Laozi et paraît donc anachronique […] La Voie désigne un ordre à la fois naturel, social et politique. » (p.61) Au final, choisir un terme plutôt qu’un autre reviendrait à le "terminer", à l’enfermer dans un concept, lui qui est par essence insaisissable et c’est pourquoi nous continuerons à l’appeler Tao.[2]

 

[kě] signifie approuver, pouvoir, nécessité (de faire quelque chose), en mesure de (faire quelque chose), valoir la peine (d’être fait) ou avoir besoin (d’être fait). Sa clé [kǒu] signifie bouche d’où des traductions comme « exprimer par la parole » ou « prononcé », précision excessive puisque nous retrouvons par exemple ici le Tao sous forme écrite.

 

[fēi]  signifie mauvais, non, pas ou non conforme. [cháng] signifie ordinaire, commun, normal, invariable ou alors constant, fréquemment, souvent, habituellement, pour ainsi deux interprétations possibles : le Tao ordinaire ou le Tao éternel.  Notons aussi que 非常 [fēicháng] signifie extraordinaire, inhabituel, extrêmement, très pour une interprétation alors inverse : « Le tao devenant tao est le Sublime Tao ».  Tao à la fois ordinaire et extraordinaire !

 

tao

 

Trad.1 :

Le Tao/La voie que l'on peut énoncer/prononcer/exprimer/expliquer/saisir/tracer/définir, qui se laisse exprimer, que la voix peut dire, n'est pas le Tao/la Voie infini/éternel/permanent/pour toujours/constant, n’est déjà plus le Tao.

♥ « Le Tao qu'on tente de saisir n'est pas le Tao lui-même » (Liou Kia-hway) « Une Voie que l'on peut qualifier de Voie n'est pas la Voie constante. » (Catherine Despeux)

♣ « La voie qui a voix n'est pas la vraie Voie.» (Jean Levi)

► Le tao que l’on pourrait enfermer dans un concept, un nom ou une métaphore ne saurait être le vrai Tao, la seule chose permanente étant l’impermanence.  « Comment y aurait-il une connaissance stable de ce qui est instable ? » s’interroge Marcel Conche. Tout s’écoule, panta rhei, dit Héraclite et c’est pourquoi on ne peut pas se baigner deux fois dans le même fleuve.[3]  Ainsi, « Pour connaître le Tao, on ne doit ni penser ni réfléchir ; pour s’installer dans le Tao, on ne doit adopter aucune position  ni s’appliquer à rien ; pour posséder le Tao, on ne doit partir de rien, ni suivre aucun chemin » (Zhuang Zi, XXII, p.175)

 

Trad.2 :

Le Tao devient sans cesse le Tao, il n’y a pas de Tao fixe, éternel / Laissez le Tao devenir votre Tao, qu’il ne soit pas juste un Tao éternel !

♥ « La Voie vraiment Voie est autre qu’une voie constante.» (J. J. L. Duyvendak)

► Ces approches, présentées (entre autres variantes) par Jonathan Star, ont l’avantage de mettre l’accent sur le processus, le flux constant du Tao, qui n’est jamais le même, jamais éternel dans sa forme ou alors qui ne doit pas rester abstrait mais être intégré au cœur de sa propre expérience... Traduire [kě] par « devenir » est néanmoins un peu tiré par les cheveux… La traduction de Duyvendak est bien plus fidèle.

 

Trad.3 :

« Enfin, dernièrement, arguant de la version de Mawangdui[4], où les deux membres de phrases sont ponctués par la particule [yě], les érudits modernes proposent encore une autre lecture, grâce à un découpage différent : Dao, ke dao ye, fei chang dao ye. Le sens serait alors : « Le Tao, il peut se dire (ke dao ye), mais seulement sur un mode qui n’est pas celui du discours ordinaire (fei chang dao ye) » Ces versets qui ouvrent le livre fournirait alors la justification de l’ouvrage qui est un discours sur le Tao, mais en mettant en garde le lecteur : on ne saurait néanmoins se servir du langage ordinaire pour parler d’une entité qui excède toute désignation autre qu’heuristique. » (Jean Levi, p.55) 

 

Contre-sens ?

Traduire Tao par le mot Vérité et par « Vérité absolue » (Ma Kou) est une originalité mais, dans la pensée chinoise, « la vérité est d’abord d’ordre éthique, la préoccupation première étant de déterminer l’utilisation appropriée du discours, et non pas ce qui fait la vérité de dispositions mentales, de propositions, d’idées ou de concepts » (Anne Cheng, p.37) Le terme de « Réalité » serait-il plus approprié : « La réalité que l'on veut exprimer n'est pas la Réalité » ?

 

♫ Le tao exprimable n'est pas Le Tao

La majuscule évite de devoir se prononcer sur l’adjectif . Le Tao se définit par lui-même!

« Le Dao ne connaît pas de distinctions. Le langage ne peut se référer à l’éternel. C’est parce qu’il y a langage qu’il y a démarcation. […] Le Grand Dao n’a pas de nom, une vraie discussion, c’est en fait une discussion où l’on ne parle pas. » (Zhuangzi, II, cité par Anne cheng, p.332) ou encore « « Le Tao ne peut être entendu : ce qui s’entend n’est pas lui ; le Tao ne peut être perçu : ce qui se voit n’est pas lui ; le Tao ne peut être énoncé : ce qui s’énonce n’est pas lui. […] Ce qui donne forme aux formes est sans forme. Le Tao ne répond à aucun nom. » (Zhuangzi, cité par Jean Levi, p.8)

 

Réflexions :                                                                           

1. La parole, le langage, les concepts, l'intelligence sont limités. La réalité se trouve au-delà des apparences (et des médias). La carte ne sera jamais le territoire !

2. Le Tao se conceptualise moins qu’il ne se vit, qu’il ne se ressent, de l’intérieur !  Lao Zi nous invite à laisser la raison de côté pour redécouvrir l’harmonie, les aspirations de notre cœur.

3. Le Tao, tout comme la montagne, nous dépasse et nous ne serons jamais capables d’en saisir tous les éléments, chacun de ses constituants, de la végétation aux grains de poussière. La nature nous transcende et il est illusoire d’essayer de la maîtriser. Nous ferions mieux de la respecter et de nous placer en syntonie avec elle.

4. « Dieu est sans nom : car de lui personne ne peut rien dire ni connaître. En ce sens, un maître paën dit : « Ce que nous savons, ou disons, de la première cause, nous le sommes plus nous-mêmes que ce n’est la première cause ; car elle est au-dessus de toute expression et de toute connaissance ! » (Maître Eckhart, p.131) ou encore Michel Coquet : « Définir Dieu, c’est le limiter à sa propre compréhension et c’est ce qui a donné les guerres de religion et l’intolérance des trois dernières religions, la juive, la chrétienne et la toute dernière, la musulmane. »[5]  Adopter le point de vue de Laozi – inutile d’essayer de définir l’indéfinissable ! – serait faire acte de paix et de tolérance…

 

Le Mendiant

 



[1] Catherine Despeux, Lao-tseu, Le guide de l’insondable, Editions Entrelacs, 2010. Un excellent ouvrage pour éclaircir (un peu) le texte chinois grâce aux différentes interprétations proposées mais malheureusement limité à 31 chapitres sur les 81.

[2] Dao (ou do en japonais comme dans le judo, la « voie de la souplesse ») serait une plus juste retranscription mais Tao est devenu l’appellation d’usage en Français, selon le système de l’Ecole française d’Extrême-Orient (EFEO), longtemps en vigueur en France. Voilà pourquoi Laozi est également souvent retranscrit par Lao-tseu. A l’exception du Tao, nous utiliserons la retranscription en pinyin, adopté en République populaire de Chine depuis 1958.

[3] « Nous entrons et nous n’entrons pas dans les mêmes fleuves ; nous sommes et nous ne sommes pas » (Héraclite) Marcel Conche commente : « Le langage, qui nomme avec des mots définis, ne peut dire que le stable non l’instable, en conséquence ne peut dire que les lois, qui seules sont stables, constantes, égales à elles-mêmes, non les êtres, car il n’y a pas d’ « êtres » en réalité : il n’y en a qu’en apparence. » (Héraclite, p.456)

[4] « En 1973, à Mawangdui, localité voisine de Changsha, au Hunan, étaient exhumés d’une sépulture du début des Han un grand nombre de manuscrits sur soie […]. Parmi ces documents figuraient deux versions du Lao-tseu. La version la plus ancienne, assez corrompue, fut écrite avant l’avènement du premier empereur des Han, Lieou Pang, en 206 av. J.-C. ; la seconde, un peu plus récente et mieux préservée, a dû être calligraphiée entre 194 et 187 avant notre ère. Ces deux manuscrits […] présentent l’un comme l’autre la particularité remarquable d’inverser l’ordre des parties – le « Livre de la Vertu » y est précède le « Livre de la Voie » -, et de ne pas être divisé en sections comme les éditions reçues. » (Jean Levi, Le Lao-tseu, Albin Michel, 2009, p.37)

[5] Michel Coquet, Pourquoi sommes-nous sur Terre, Alphée, p.308

 

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Published by Tao - dans Chapitre 1
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