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8 février 2018 4 08 /02 /février /2018 08:00

Le premier chapitre du Daode Jing de Lao Zi, considéré par Jonathan Star comme la « fondation du texte entier » ou comme « un guide spirituel complet en lui-même ».

 

1

.

Le tao exprimable n'est pas Le Tao.

2

.

Le nom énonçable n'est pas Le Nom.

3

 

Innommable, Origine du Ciel et de la Terre;

4

.

Nommables, mères de toutes choses.

5

, ;

Vide d'ego, j'observe son Essence ;

6

, .

Empli d'ego, je perçois ses manifestations.

7

, ,

Deux noms issus de l’Unité,

8

, ,

Unité mystérieuse, mystère du mystère,

9

.

Porte de la compréhension.

 

Cliquer sur le numéro vous transportera directement aux explications de la phrase en question. Après le désordre ordonné, voici l’ordre apparent...

 

 

  Belles musique et images mais prononciation non académique...

 

 

 

  L’enthousiasme est là mais la compréhension reste aléatoire... 

 

 

 

  Plus classique mais quelques variations par rapport au texte…


   

 

 

Voilà qui est mieux avec, en prime, musique et cérémonie taoïste ! 


 

 

 

Commentaires:

 

D'emblée, Lao Zi annonce le caractère insaisissable du Tao: on ne peut l'énoncer, on ne peut lui donner de nom, son sens est obscur!  Il apparaît ainsi illusoire d'essayer de le traduire (Voie, Chemin, Vérité, Principe,…) ou de le tracer sans trahir aussitôt son essence, sans le limiter à un concept plus ou moins vague et donc le perdre.

 

"Au commencement était le Verbe / la Parole / le Logos" disent les traductions de la Bible[1] (Prologue Evangile selon St-Jean). "Au commencement est le Tao" (traduction de la Bible en chinois ) annonce bien Lao Zi mais essayer de le définir, de l'exprimer par la parole (), de la raisonner (le terme grec logos λόγος désigne à la fois la raison-intelligence et son expression, le langage) ou de l'associer à un autre concept tel que Dieu (la suite de l’Evangile: le Tao est avec Dieu , le Tao est Dieu ) est illusoire. Un nom ou un concept sont en effet par essence subjectif et limitatif, notre intelligence étant nécessairement incomplète (« Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien » de Socrate ce à quoi Lao Zi répliquera « Mieux vaut ne pas savoir que l’on sait »[2]). Le Tao par contre est complétude, présent en tout mais aussi flux, énergie dynamique, mouvement perpétuel, en constante évolution et donc par nature indéfinissable.

 

Le Tao, innommable (无名) donc, est l'origine () du Ciel et de la Terre ( ) c'est-à-dire de l'Univers qui, lui, est nommable (有名) et mère () des dix mille êtres c'est-à-dire de tous les êtres, de toutes les choses.  S'il n'est pas possible de définir le Tao, il est possible d'en prendre conscience: le détachement (attribut du Sage), l'absence de préjugés ou de désirs  () permet de découvrir son germe, son essence, ses subtilités () tandis qu'un homme plein de préjugés, prisonnier de ses désirs, ne peut observer que  ses limites, ses manifestations factuelles, par chance. () Deux perceptions possibles d'une seule et unique chose, source obscure, mystérieuse (), obscurité dans l'obscurité qui devient pourtant - tout comme le négatif par le négatif se transforme en positif - la porte () de toutes les merveilles (), le cheminement vers l'intelligence, la compréhension de tout ce qui est. Mais encore convient-il d’être assez réceptif pour ouvrir la porte, comme dans le tableau Light of the world de William Hunt, où l’on remarque les fleurs qui envahissent la porte… et l’absence de poignée car c’est une porte qui s’ouvre… de l’intérieur !

 

lightoftheworld_william_hunt.jpg

« La référence de tous ces mystiques est le Pseudo-Denys qui distinguait entre Dieu en lui-même (ousia) et Dieu dans ses biens, ses manifestations, ses actions (energeia). Dieu en lui-même est inconnaissable. […] Être en route vers ce Dieu en lui-même, c’est être en route vers le « nuage de l’inconnaissance » - chez Eckhart, la « Déité ». Par contre, Dieu dans ses biens, dans ce qu’il dit et fait est connaissable. Mais la source, la source non sourcée, ne peut être connue (la connaissance, c’est toujours rapporter à du déjà connu) ; on remonte à l’origine et il n’y a rien en amont de l’origine. » précise Bernard Durel dans son commentaire du Nuage de l’inconnaissance, texte anonyme mystique du XIVe siècle.[1]

 

Relevons enfin le magnifique « jeu de mot » de la première ligne: 非常 [fēicháng] signifie soit, si l'on sépare les idéogrammes, "non commun" ou "non perpétuel", soit, si on les regroupe "extraordinaire" pour une interprétation alors inverse: "Le Tao que l'on peut énoncer est le sublime Tao, Le nom qui peut le nommer est le sublime Nom". Le Tao est à la fois "commun" puisqu'à la base de toutes choses, présent partout et "hors du commun" puisque indéfinissable... Approche lumineuse yang après le sombre et mystérieux yin. Yin et yang qui ne s'opposent pas mais se complètent et se nourrissent l'un de l'autre. Ce premier chapitre contiendrait ainsi la dynamique et les manifestations sous deux formes du Tao pour une démonstration par l'exemple plutôt que par un long discours. La compréhension permet la clarté, le dépassement des préjugés permet de percevoir l'essence, l'absence d'ego permet d'accéder à la réalité et le Tao, à première vue obscur, se révèlera alors dans toute sa clarté...

 

Le Mendiant

 

[1] Le nuage de l’inconnaissance, commentaires de Bernard Durel, Albin Michel, 2009, p.35

[1] Il va de soi que les textes originaux en hébreu (Genèse) ou en Grec (Evangiles) offrent davantage de souplesse et de subtilités que les traductions qui ont été faites : La bible que l’on nomme bible n’est pas La Bible ! 

[2] Fritjof Capra, Le Tao de la physique, Editions Sand, 1985, p.28

 

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commentaires

lulu 23/09/2016 11:21

Je trouve cette traduction très pertinente et adéquate au processus de libération, de réalisation.
elle est de plus "accessible"(!?) à ceux qui veulent avoir un "point d'appui" de méditation.

Lionel 06/02/2011 10:58


"prise de conscience" plus que "compréhension" (plutôt mentale). Mais rien qu'en l'écrivant je suis déjà dans l'interprétation, dans le mental... je laisse donc tous les parallèles avec ce ce qui a
existé, ce qui existe et se qui existera être, comme ils le souhaitent, comme ils se présentent. Ecrire ou dire, puis laisser être, se laisser être dans cette unité, dans cet 'uni vers"...?
Belle journée
Lionel


karl guy 05/02/2011 15:50


Je suis d'avis d'éviter les rapprochements trop faciles avec les pensées philosophiques de l'Occident: fausse lumière qui crée une compréhension mutilée. Il vaut mieux prendre le texte à la racine
en évitant les références trompeuses. Il y a certes des analogies, mais le chinois n'est pas le grec et encore moins l'hébreu. Cela est vrai surtout pour le mot même de Tao.


Tao 05/02/2011 21:00



Merci pour votre avis que vous mettrez j'espère en pratique en nous aidant à mieux comprendre le texte à sa racine ?


 






lionel drouvin 04/02/2011 16:52


c'est très bien ainsi. J'avoue que si nous avons l'occasion d'aller au bout de cette entreprise collective de mon vivant, cela m'arrange bien...
j'ai eu l'occasion de lire quelques mots sur Epicure et le stoïcisme ce matin lors d'une recherche sur le mot "ataraxie : absence de troubles ; état de profonde quiétude" ; J'ai trouvé des
similitudes intéressantes dans plusieurs idées d'Epitecte tel que l'acceptation voire l'accueil de ce qui est, l'absence de jugements dogmatiques, la notion de vie libérée des troubles -proposés
par le mental notamment... Aurait-il lu le Tao ? ;-) Plus sérieusement (quoique...), peut-on faire des parallèles ou des rapprochements entre le Tao et les notions philosophiques développées dans
le stoîcisme, l'épicurisme et le scepticisme ?
Belle journée


Tao 05/02/2011 06:20



C'est Héraclite qui est considéré comme le "taoïste" grec mais la figure du sage taoïste pourrait aussi se retrouver chez Diogène (qui vivait dans une amphore) ou Epicure. Les passerelles entre
ces philosophies sont nombreuses pour la simple raison qu'elles traitent de l'essentiel: la vie libre et heureuse! Cf. le site www.lemendiant.fr pour les inspirations philosophique de la figure
du mendiant philosophe.


J'ajouterai qu'antérieures au Christianisme, toutes ces philosophies n'étaient pas sous le joug du dogmatisme clérical et de son "dieu intelligent et personnel qui transcende et dirige
l'univers." "Ainsi commença un courant de pensée qui conduisit, en fin de compte, à la séparation de l'esprit et de la matière et au dualisme qui caractérise désormais la philosophie occidentale"
souligne Fritjof Capra (Le Tao de la physique)



lionel drouvin 04/02/2011 13:41


Bonjour,
tout à fait d'accord pour partager, échanger en se servant de ce support qu'est la traduction proposée. Merci pour cela. Quant au rythme, pour ma part, un article par semaine me conviendrait bien,
il me semble...
Belle journée,
Lionel


Tao 04/02/2011 15:49



Un article, c'est à dire une phrase, toute les semaines prolongerait la traduction totale de plusieurs années... Une année (52 semaines) nous amènerait ainsi seulement à la fin du chapitre six
(sur 81 au total)! Le rythme sera donc sensiblement plus rapide... pour autant évidemment qu'il y ait des accompagnateurs!