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17 janvier 2018 3 17 /01 /janvier /2018 08:00

Pourquoi convient-il de se méfier des noms ?  Comment appeler ce qui est en constante évolution ? Comment décrire la Réalité par le langage ?

 

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míng kě míng fēi cháng míng

Nom – Pouvoir - Nom – Non - Ordinaire/éternel – Nom

 

Même structure que 1-1 avec [míng] qui signifie nom, réputation, célébrité, bien-connu, fameux, mais qui correspond aussi au concept du langage. « La réalité étant perçue comme un tout continu, le langage (ce que les Chinois appellent « les noms ») apparait comme un simple instrument qui permet de « découper » (fen), c'est-à-dire de pratiquer des distinctions pertinentes […] le fait de découper étant une façon d’analyser la réalité  mais aussi de l’évaluer. » (Anne Cheng, p. 150) 

 

Trad. 1 :

Le(s) nom(s) que l’on peut nommer/énoncer n’est (ne sont) pas le Nom éternel, véritable, ne sont déjà plus le Nom 

« Et les noms qu'on peut nommer ne sont déjà plus le Nom. » (Claude Larre)

► Le Nom Eternel, Véritable ou Absolu fait référence au pouvoir du Tao Créateur, à l’ordonnance du monde via le Verbe, tel qu’on le comprend également dans la Bible : "Au commencement était le Verbe / la Parole / le Logos" (Prologue Evangile selon St-Jean).[1]  C’est d’ailleurs le mot [dào] que l’on retrouve dans la Bible traduite en chinois :   Notons toutefois que Lao Zi met en garde contre le langage et la raison, toutes deux considérées comme limitées et que le terme grec logos λόγος désigne à la fois la raison-intelligence et son expression, le langage.  Le terme de logos ne serait donc pas approprié pour traduire le Daode Jing.  Enfin, signalons avec Jonathan Star que cette notion de « Nom Eternel » en tant que principe suprême n’est plus mentionné dans le reste du texte… comme si cette interprétation n’était pas la bonne !

 

tao_citeor_nb.jpg

 

Quand le Tao prend nom...

 

Trad. 2 :

Le nom qu’on lui donne, qu’on veut lui donner, qui peut la nommer (la voie), n’est pas son nom immuable, adéquat, éternel, le Nom pour toujours.

♥ « Le nom que l'on peut lui donner n'est pas le nom éternel » (Shi Bo) 

► Le nom que l’on pourrait lui trouver ne saurait être son vrai nom, le Tao ne pouvant avoir de nom puisque 1-1. Il y aurait là une curieuse tautologie… qui permet néanmoins à Marcel Conche de préciser: « Le nom « de toujours » de ce que le mot « Tao » désigne est : Sans-Nom. »[2], 无名[wúmíng] que l’on retrouve en 1-3. « Le Tao ne peut-être entendu ; ce qui s’entend n’est pas lui. Le Tao ne peut être vu ; ce qui se voit n’est pas lui. Le Tao ne peut être énoncé ; ce qui s’énonce n’est pas lui. Qui donc connaît ce qui engendre les formes est sans forme. Le Tao ne doit pas être nommé. » (Zhuang Zi, XXII, p.181)

 

Trad. 3 :

Le nom qu'on peut nommer, qui peut-être nommé, n'est pas un nom permanent

► Sans majuscule à nom, il est fait ici référence aux noms des dictionnaires, inventions de l’esprit. Un nom est subjectif car limité à une définition là où la réalité est mouvance et donc indéfinissable, innommable. « S’il y a nom, il y a détermination, et tous les êtres ne peuvent être embrassés. Donc, quand il y a bruit, ce n’est pas le Grand Son… S’il y a forme, il y a détermination… Aussi une image qui a forme ne peut-elle être la Grande Image. » (Wang Bi, Lao 41, cité par Anne Robinet, p.213)

 

Trad.4 :

« Un renom que l'on peut qualifier n'est pas le renom constant. » (Catherine Despeux)

► Il n’est plus ici question du Tao mais de l’homme, de même que la « Voie constante » faisait précédemment référence chez certains auteurs – dont le « Maître du bord du fleuve » (Heshang gong) – à des pratiques visant à la longévité : « nourrir ses espris sans intervenir, […] retenir sa lumière et l’atténuer ». La signification de cette seconde phrase est qu’il n’est pas de renom constant c’est-à-dire de « célébrité spontanée qui perdure ». « La renommée durable vient de ce que l’on protège la vie comme on protège le jeune enfant qui ne parle pas encore ; il en est comme de l’œuf couvé, de la perle dans l’huître ou du beau jade encore dans sa gangue : l’intérieur est lumineux mais l’extérieur paraît vil. »(Catherine Despeux, p.160) Cette interprétation « pratique » sort toutefois nettement du cadre du taoïsme philosophique ou spirituel (tao-chia) que nous traiterons ici. 

 

♫ Le nom énonçable n'est pas Le Nom. 

La majuscule permet les trois interprétations : le pouvoir créateur du Tao (Sens 1), le nom du Tao lui-même (Sens 2) ou la réalité intrinsèque d’une chose quelconque (Sens 3).

 

Réflexions :

1. Ce que l’esprit humain saisit n’est pas la réalité mais une interprétation personnelle ou sociale de la réalité. La preuve en est les différents dictionnaires avec des définitions différentes de chaque mot, susceptibles d’évoluer d’une année sur l’autre voire de changer de sens !

2. Le mot "arbre" n’a pas la même résonnance selon les individus : certains imagineront un pommier, d’autres un saule-pleureur. Qui est encore capable d’observer l’essence de l’arbre sans y ajouter ses techniques, concepts, expériences ou préjugés ?  Du botaniste au citadin, la vision de l’arbre ne sera pas la même.

3. S’il est difficile de définir "arbre", qu’en est-il de concepts tels que "vertu", "vérité", "justice", "richesse", "sagesse", etc. Se méfier des définitions formatées par les médias. Ne pas hésiter à s’interroger sur le sens des mots car les mots déterminent la qualité de la réflexion et au final son niveau de liberté.

4. Voir au-delà des définitions nous permettra de redécouvrir une harmonie extérieure, une cohérence fondamentale, de ressentir la nature fondamentale des choses. (Cf. 1-5)

5. Essayer de se « faire un nom » est aussi vain que dérisoire et susceptible, comme nous le verrons en 3-1, de créer du désordre social et de susciter des jalousies.

 

Le Mendiant

 

[1] Il va de soi que les textes originaux en hébreu (Genèse) ou en Grec (Evangiles) offrent davantage de souplesse et de subtilités que les traductions qui ont été faites : La bible que l’on nomme bible n’est pas La Bible !

[2] Marcel Conche, Tao Te king, PUF, 2003, p.43

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commentaires

selve david 07/05/2012 22:29

Merci de ce beau travail. Je commence à peine la lecture. Déjà un grand plaisir. Je vais y aller en douceur une page par jour, pour m'aérer les idées. Je vais de suite te commander le mendiant.
Merci.
David

Christian 15/02/2011 09:24


2ème jour : découverte progressive...

à + Christian


Djipy 19/01/2011 10:31


Bonjour !

Les caractères "非 常" fei1 chang2" signifient, pris comme dissyllabe, "extraordinaire", c'est à dire "non" et "ordinaire". Pourquoi les séparer dans la traduction ?

Merci de l'éclaircissement.


Tao 19/01/2011 10:58



Merci pour cette excellente remarque!
Toutes les traductions en ma posséssion (une quinzaine) traitent ces deux caractères séparément: "non ordinaire" ou "non éternel", dans la logique de la suite du texte.


Par contre, je trouve effectivement très intéressant le double sens possible de cette phrase, qui permettrait une traduction complètement inverse du paragraphe. On retrouve d'ailleurs souvent
chez Lao Zi cette ambiguïté, ces "jeux de mots", comme s'il avait voulu donner une dynamique à son texte, démontrer par l'exemple le flux constant du yin et du yang!


Frat'airnellement,


Benoît