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22 janvier 2018 1 22 /01 /janvier /2018 08:00

La puissance des mots et les responsabilités qui en découlent... Notre rapport au monde et aux autres…

 

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yǒu míng wàn wù zhī mǔ

Avoir - Nom - Dix mille - Êtres - [liaison] – Mère

 

[yǒu] signifie à la fois avoir, posséder (verbe avoir, il y a)  et exister, il est quelque chose (verbe être). Il s’agit de l’autre face de [wú] et on les retrouvera en opposition dans 2-3. 有名 [yǒumíng] signifie bien connu ou célèbre mais on détachera à nouveau les caractères pour une mise en parallèle avec le de la phrase précédente. () [wàn] est l’unité de mesure pour dix mille et signifie ainsi également un très grand nombre, myriade, absolument, tous. [wù] signifie entité, chose, contenu, substance mais est aussi le monde extérieur distinct de soi-même. 万物 [wànwù] signifie ainsi toutes les choses sur terre. [mǔ] est la mère, le parent ou la femelle chez les animaux.

 

Trad. 1 :

Avec un nom, l’ayant-nom, le qui-a-nom est la mère des dix mille êtres, de toutes les choses particulières, de tous les êtres, de tout ce que nous percevons, choses et êtres.

♥ « En tant que mère des dix mille êtres, il a un nom » (Henning Strom) « Ce que l'on peut qualifier est la mère des dix mille êtres. » (Catherine Despeux)

► Dans la continuité de 1-3, le ciel et la terre, que l’on peut nommer puisque entités matérielles, sont à l’origine de toutes les créatures, de toutes les choses. « Le ciel et la terre sont le père et la mère de tous les êtres. Par leur union, ils forment le corps ; par leur séparation, on retourne à l’origine » (Zhuang Zi, XIX[1])

 

Trad. 2 :

« Les noms donnent leur Mère aux Dix milles êtres.» (Claude Larre)

♣ « Nommer est l'origine de toutes choses particulières. » (Stephen Mitchell)

► D’un point de vue plus général, donner un nom caractérise chaque chose et les "créés" ainsi vis-à-vis de notre esprit, les rends distinct. La « mère des dix mille êtres » serait ainsi ici notre cerveau, notre raison qui aime différencier et cataloguer, oubliant l’unité fondamentale du Tao. Cette interprétation est cohérente avec la suite qui traitera de l’état d’esprit adéquat pour percevoir le Tao.

 

Trad.3 :

L'être, l’être avec un nom, le terme Être est/indique la mère de toutes choses

♥ « L'existence est la mère de toutes les choses » (Shi Bo)

► Quoi de plus logique en effet que de dire que l’existence, ce à quoi on a donc pu attribuer un nom, est le géniteur de toutes les choses (ayant également des noms) ? L’idée est encore renforcée si l’on interprète 万物 au sens littéral : « l’être est la mère des dix milles êtres ». Ce processus infini de multiplication est en cohérence avec la dynamique du Tao, « matériel et élément de base de tout ce qu’il y a de concret dans notre univers » selon Shi Bo.

 

terre nb

 

♫ Nommables, mères de toutes choses.

Amendement (Sept 2011) à la proposition précédente: « Noms, mères de toutes choses »

« S’il y a délimitation (fen), on perd l’absolu […] Tous les êtres ont une désignation, un nom, qui par là même en nie l’absolu. Dès qu’il y a nom, il y a délimitation ; dès qu’il y a forme, il y a finitude » (Wang Bi, cité par Anne Cheng, p.332)

 

Réflexions :

1. La pensée est structurée par notre langage. Notre vision des choses est influencée par la manière dont nous appelons ces choses. Si nous avions donné aux chats le nom d’« araignée », il y aurait nettement moins de personnes atteintes d’arachnophobie!

2. On craint ce qu’on ne connait pas et donner un nom rassure. Un « alien », du latin aliēnus qui signifie « être étranger à quelqu'un ou quelque chose » (merci wikipédia !) sera ainsi toujours moins rassurant – à tort – qu’un « Xénomorphe », déjà catalogué et dûment référencé !

3. Prononcer un mot suffit souvent à provoquer des sentiments ou une réaction. Le mot « sexe » prononcé dans une assemblée suffit à induire un silence relatif. L’avertissement « attention à ne pas avoir peur » à un enfant suffit à lui faire prendre peur. Les mots sont « mères » de beaucoup de maux !

4. Nous sommes, comme toutes les autres créatures, des enfants de la Nature, des manifestations du Tao. « Dans tous les mythes fondateurs de la genèse, Dieu fabrique l’homme avec de l’argile […] Dans les langues latines le mot humus a donné homme et humilité. Tout ceci est lourd de sens, l’homme est pétri de terre, l’homme est fils de la Terre. » (Claude et Lydia Bourguignon[2])

5. « Le père a disparu, toute relation a disparu. […] C’est la situation de l’homme moderne, car vous êtes devenu incapable de considérer l’univers en tant que père ou que mère. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que tout le monde soit névrosé ! » (Osho[3])

6. Il est illusoire pour l’homme d’essayer de contrôler la nature. Il devrait au contraire se fondre en elle, faire un avec elle. Nous ne venons pas au monde mais du monde, nous en sommes sortis « comme une branche d'un arbre » (Alan Watts). Respecter la nature mais surtout respecter sa nature: devenir ce que l'on est (Nietzsche), être authentique et suivre son potentiel.                    

7. Nous ne sommes, individuellement, qu’un par rapport aux dix mille êtres, à toutes les autres créatures. Petite personne égotiste face à la multitude. Nous pouvons nous mettre sur la pointe des pieds pour essayer de les dépasser (compétition et donc stress) ou bien choisir la coopération fraternelle, dans le sens où nous avons tous les mêmes parents (le ciel et la terre).

 

Le Mendiant

 

[1] Tchouang-tseu, Œuvre complète, traduction de Liou Kia-hway, Gallimard/Unesco, 1969, Chap XIX, p.150

[2] Claude et Lydia Bourguignon, Le sol, la terre et les champs, Editions Sang de la Terre, 2009, p.24

[3] Osho, L’Evangile de Thomas, Editions du Relié, 2004, p.389

 

 

 

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commentaires

Christian 15/02/2011 09:28


4ème jour : joyeuse persévérance...

à + Christian