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2 mars 2018 5 02 /03 /mars /2018 08:00

Pourquoi il est contreproductif de nier le mal ou ses défauts. Pourquoi le bien est une notion morale à relativiser voire à dépasser.  

 

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jiē zhī shàn zhī wéi shàn, sī bù shàn yǐ

Tous - Réaliser - Beau/Bon - [liaison] - Devenir - Bon, Cela - Pas - Bon – Ainsi

 

La phrase s’articule cette fois autour de [shàn] qui signifie (nom) bon, sage, amical, familié ou (verbe) être bon (à quelque chose), faire correctement (quelque chose).

 

Trad. 1 : Quand tous tiennent le bon pour le bon, savent que le bien est le bien, alors le mal, le non-bon est admis, l’idée du mauvais apparaît.

♥ « Le monde reconnaît le bien et par là le mal se révèle.» (Shi Bo)

► Comprendre le sens du bon conceptualise automatiquement le mal, l’un ne pouvant exister sans l’autre. « Toutes choses sont unes », « Tout est composé de contraires » dit Héraclite. « Le bien et le mal sont un » dit Hippolyte.

 

♫ Comprenant le bien, le mal apparaît.

 

 

bien_mal2_nb.jpg

 

Trad. 2 : Tous connaissant le bien comme étant le bien, chacun tient le bon pour le bon, tout le monde sait que le bien est bien, voici le mal, voici d’où viennent les maux, voilà ce qui fait son imperfection, c’est en cela que réside son mal.

► Se focaliser uniquement sur les aspects positifs des choses, leur donner un caractère d’universalité  et nier leur contraire est un mal dans le sens où il y a contradiction avec l’harmonie du Tao. « La capacité de l’homme est apte à accomplir certaines choses, mais inapte à accomplir certaines autres. Tout le monde possède inévitablement son ignorance et son incapacité propres. Vouloir éviter ce que personne ne peut éviter, c’est une erreur regrettable. » (Zhuang Zi, XXII, p.184) Comme le précise Marcel Conche, la gageure est d’accepter « la réconciliation avec ce que, habituellement et très humainement, on refuse d’accepter, que l’on rejette comme ne devant pas être […] comme non lié essentiellement à son opposé : le mal, la guerre, l’injustice, la maladie, le besoin, la mort, bref le négatif. » (Héraclite, p.28)

 

♫ Quand tous s’accordent sur le bon, le mauvais apparaît

 

Réflexions :

1. « Quand ton esprit ne séjourne pas dans l’opposition du Bien et du Mal, quel est ton visage originel, celui que tu avais avant que tu ne fusses né ? » demande un koan zen. (Gonin, p.17)

2. Les manipulations médiatiques qui nous conduisent à tous penser la même chose, la morale qui nous dicte ce qui est bien et ce qui est mal, tout cela est évidemment contradictoire avec la liberté et est à la base des tyrannies ou guerres de religion.

3. Le monde est ce qu’il est et il est impossible de demander à ce que le mal disparaisse ou, pire, nier son existence. Cela ne signifie pas qu’il faille refuser de combattre l’injustice (« indignez-vous ! »)  mais, au contraire, admettre sa présence – et ainsi implicitement former en soi le désir de justice – pour pouvoir mieux l’éviter. On redoute d’abord ce qu’on ne connait pas !

4. « La voie ne commence vraiment que le jour où le disciple commence à accepter aussi bien les souffrances que les joies, sans vouloir les détruire. Détruire une émotion qui nous fait mal mais qui est un aspect de nous-mêmes correspondrait très exactement à l’attitude du savant dans son laboratoire qui repousserait avec horreur les rats cancéreux et les crachats purulents dont il a besoin pour sa recherche. […] Le « seul péché qui ne puisse pas être pardonné » est de nier ce qui est, de refuser à ce qui est le droit à être. » (Arnaud Desjardins, Les chemins de la sagesse)[1] 

5. Prendre conscience de son imperfection naturelle et regarder ses défauts avec bienveillance est le premier pas en direction de l’amour propre et du contentement personnel. Cf. mes ouvrages L’obsession de la performance et Le respect de sa nature.

 

Le Mendiant

 

[1] Arnaud Desjardins, Les chemins de la sagesse, La Table Ronde, 1999, p. 129

 

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commentaires

David 01/02/2020 05:58

Le Yin et le Yan (Bien Mal compris en occident ?)

Le monde est constitué de deux forces opposées mais complémentaires qui se manifestent en chaque chose, avec une prédominance de l'une ou de l'autre suivant la nature desdites choses. Ainsi, tout ce qui est creux, lourd, femelle, obscur, stable est yin, et tout ce qui plein, léger, mâle, lumineux, volatil est yang. Lao-Zi (Lao-Tseu) explique ainsi que l'un sans l'autre n'est rien : un bloc d'argile n'est pas une cruche, sans le vide on ne peut pas y mettre d'eau. La cruche est un mélange de plein et de vide. Qu'un des éléments vienne à manquer, l'autre ne sert à rien.

Attention : quoiqu'en pensent Luke Skywalker et ses amis,et se même si Dark Vader est son père, le yin et le yang ne recouvrent pas les catégories de "bien" et de "mal". Le mal naît du déséquilibre entre les deux polarités.

L'inutilité

Lao-Zi fait remarquer qu'on va jusqu'au fin fond des forêts couper les arbres bien droits, tandis que le chêne tout tordu qui pousse au bord de la route a le temps de mourir de vieillesse.

Xavier 07/03/2011 14:52


Le Bien et le Mal, le Beau et le Laid nous ramènent à la même question : existent-ils en tant que tel ? Je ne pense pas qu'il existe un Bien en soi ou un Beau en soi car ce sont des notions
purement humaines, purement relatives et purement conceptuelles et temporelles. Chaque individu, chaque lieu et chaque époque détermine ses propres critères et définit l'un par opposition à
l'autre.
Le facteur Temps me semble essentiel à deux égards : d'abord en ce qu'il y a évolution au gré des civilisations. "Indignez vous ! ", oui, mais contre quoi ? Ce qui nous indigne aujourd'hui, ce qui
nous parait injustice ne nous aurait pas paru tel ou digne de contestation il ya quelques siècles et, dans le futur, ce qui nous indigne à présent nous paraitra tout à fait acceptable. Nos
conceptions sont donc en (très) grande partie dépendantes du lieu, du contexte et du temps dans lesquels nous vivons. Il apparait donc impossible de déterminer des critères hors d'un contexte
donné.
D'autre part,et corrélativement,du fait de l'impermanence des choses, ce qui est "bien" (ou "beau" ou mal", etc)n'est pas figé; le temps le fait nécessairement évoluer. C'est ce que l'on retrouve
dans le symbole du Taï chi avec le Yin et le Yang en forme de larme, dont la pointe vient empiéter ou s’éteindre dans le corps de l’autre (chacun contient d'ailleurs une part de l'autre). Nous
trouvons là cette idée du passage progressif de l’un à l’autre. Rien de statique mais au contraire, mouvement, mutation, transformation (Héraclite l'a parfaitement souligné) et le "ou" exclusif
laisse sa place au "et" inclusif : chaque chose appelle son contraire et n'existe que grâce à lui mais toute chose est à la fois et en même temps elle-même et son contraire.
Voilà a mes petites réflexions qui en fait appellent à un profond questionnement chaque fois que nous posons un jugement sur les faits de société dont les "informations" nous abreuvent
quotiodiennement.


Tao 08/03/2011 06:57



Merci Xavier pour ces perspectives complémentaires!



Patricia 03/03/2011 14:48


Merci Benoît pour ces réflexions. Je lis bien "La voie ne commence vraiment que le jour où le disciple commence à accepter aussi bien les souffrances que les joies, sans vouloir les détruire."

Pourtant, dans le paragraphe qui précède, je lis : "Cela ne signifie pas qu’il faille refuser de combattre l’injustice (« indignez-vous ! »).

Comment s'indigner de l'injustice et l'accepter. Cette phrase me ramène à la dualité première...


Tao 03/03/2011 15:54



Bonjour Patricia et merci pour cette question.


Essayons d'expliquer ce paradoxe... Selon moi, s'indigner de quelque chose est le contraire de la négation puisqu'il faut connaitre pour éventuellement pouvoir combattre. L'acceptation de ses
défauts ne veut pas dire que l'on devra s'en accommoder sans aucun désir de changement.


Lao Zi s'indigna du pouvoir corrompu de son temps en quittant son pays. Je m'indigne en offrant une traduction "politiquement incorrecte" du Daode Jing, via mes contes à rebours ou mes
propositions politiques... Les formes d'indignations sont multiples et je crois salutaires dans le sens où il y a reconnaissance des problèmes.


Le pire serait de faire semblant que tout va bien et se réfugier dans son petit confort, je que j'appelle le "syndrome de la couche-culotte". "Accepter les souffrances" signifie donc accepter
qu'il puisse y avoir des souffrances et non pas se laisser toucher sans rien entreprendre pour les dépasser.


Frat'airnellement,



Chris 03/03/2011 09:57


Un grand pas à réaliser et à renouveler...

...à ce propos, je bâche sur un synopsis du "bruissement des ailes de Gabriel" de Sohrawardi en vue d'une BD. C'est fou ce que le Tao est présent dans la philo soufi de l'Islam perse du XII
siècle...

Bien à vous !
Chris