Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 janvier 2011 7 16 /01 /janvier /2011 10:19

Pourquoi donc une nouvelle traduction du Daode Jing, livre déjà le plus traduit au monde ? Eh bien d’abord parce qu’il est là, tout comme l’Everest était là pour George Mallory.[1]  Le Daode Jing n’est certes pas la seule montagne de sagesse dont il est possible d’entreprendre l’ascension mais rares sont les textes qui atteignent, en si peu de mots – 5000 caractères chinois environ – un tel sommet de profondeur.

 

Ensuite, parce que je suis là et que mes études de chinois associées à mes nombreux séjours en Chine me permettent d’attaquer le texte depuis sa base chinoise. Je présenterai ainsi le texte en chinois et en pinyin.

 

Cette traduction n’aurait pas eu plus d’intérêt si un téléphérique avait déjà été accroché à la montagne pour permettre à tout un chacun de s’extasier devant le panorama. Il n’en est rien et certaines traductions ajoutent même encore au « mystère des mystères », plongeant ponctuellement la montagne dans un épais brouillard. Nous avancerons donc avec prudence, pas par pas, en direction de la « porte de toute compréhension ».

 

La nature polysémique des idéogrammes, la simplification extrême de la grammaire chinoise (un même caractère peut désigner à la fois un nom, un verbe ou un adjectif, un singulier ou un pluriel, un passé, un présent ou un futur, etc.) ainsi que l’absence de ponctuation multiplient les versions possibles et je n’aurai donc pas la prétention d’enfermer le Tao dans une énième interprétation. Un alpiniste peut ouvrir une nouvelle voie mais il n’aura jamais qu’une connaissance superficielle de la montagne. Le Tao, comparable à l’eau, prend la forme des récipients qui l’accueillent. Une traduction du Daode Jing – le choix, pour un idéogramme donné, d’un sens plutôt que d’un autre – aura donc nécessairement la forme du traducteur… et c’est pourquoi il ne s’agira pas du Tao !

 

 

tao_shibo-copie-1.jpg

Le Tao par Maître Shi Bo

 

 

 

L’ascension du Daode Jing doit aussi être perçue comme un exercice de réflexion et de sensations personnelles dont la résonance variera au fur et à mesure des découvertes. Parti en quête de son essence, on ne finit pas de trouver des sens au Tao ! C’est pourquoi j’ai choisi de présenter une traduction mot-à-mot des caractères chinois, ainsi que les variantes principales des traductions (cohérentes) existantes: à chaque compagnon de tracer ainsi, s’il le souhaite, sa propre voie !

 

Mais cette aventure a également été entreprise parce que les messages du Daode Jing demeurent d’une stupéfiante modernité. En dépit d’une datation comprise entre VIe et le IIe siècle av. J-C., nous sommes en effet seulement en train de percevoir à quel point la dualité, la fragmentation et la mécanicité du monde, non seulement sont contradictoires avec la physique moderne et la réalité de la nature, mais qu’ils nous conduisent à une impasse écologique et sociale. Il faut faire un avec la montagne pour espérer arriver au sommet. Il nous faudra reconnaître l’uniformité biologique du monde pour espérer faire face aux défis de notre siècle. Le XXIe siècle suivra le Tao ou ne précèdera pas grand chose !

 

Cheminer sur la voie du Tao, c’est reprendre contact avec sa nature et envisager un autre paradigme du rapport aux autres et au monde, dépasser notamment notre insidieuse obsession de la performance[2], de la croissance, de la raison et du progrès. C’est, en accordant un peu de place au vide, en se plaçant en retrait par rapport à un certain nombre de mythes et de préjugés que l’on accèdera à un espace de liberté. Si la réflexion du Daode Jing conduit rarement sur le dos d’un buffle, elle permet naturellement de prendre de la hauteur et de changer de perspectives. On étudie moins le Tao qu’on ne se découvre soi-même. On le conceptualise moins qu’on ne le vit ! Gravir le Tao, c’est avant tout descendre en soi afin de redécouvrir ce que nous devrions tous être : en harmonie avec notre nature !

 

Je vous souhaite à toutes et à tous la bienvenue dans cette aventure... et espère avoir de vos nouvelles, une ascension en solitaire étant aussi périlleuse que monotone...

 

Le Mendiant

http://www.lemendiant.fr



[1] Lorsqu’un journaliste lui demanda  pourquoi il souhaitait escalader l'Everest, George Mallory répondit    « because it’s there (parce qu’il est là) », New York Times, 18 mars 1923.

[2] Benoît Saint Girons, l’obsession de la performance, Editions Jouvence, 2009

Partager cet article

Repost 0

commentaires

bulledisa 11/03/2013 12:13

Merci pour ce choix de traductions.

bulledisa 06/03/2013 10:21

Bonjour,

Merci pour ce travail vraiment très intéressant.

Serait il possible tout de même de nous conseiller une traduction honnête pour pouvoir lire le tao te king quand l'ordinateur est éteint ?

Exite-t-il une traduction honnête avec en regard le texte en chinois ?

Merci et bonne continuation

Tao 07/03/2013 22:04



Bonjour,


Il n'y a pas de traduction "juste" en soi, aucune langue européenne ne pouvant exprimer la richesse des caractères chinois. Restent donc des travaux plus honnêtes que d'autres...


Ma préférence va vers les "traductions" avec commentaires, notamment:


*Henning Strom, Livre de la Voie et de la Vertu, Edition You-Feng, 2004
*Marcel Conche, Tao Te king, PUF, 2003
* Catherine Despeux, Lao-tseu, Le guide de l’insondable, Entrelacs, 2010 (malheureusement incomplet)


Frat'airnellement,



Farrugia 15/02/2012 17:35

Merci beaucoup...j'ai découvert il y a quelques années le TTK et acheté quelques traductions parce que je ne comprenais pas bien...j'ai encore de nombreuses lacunes et vais avec plaisir consulter
votre blog..car si je ne comprends pas, ça me parle quand même. J'ai bien aimé une traduction de Ma Kou.

Oliver 30/05/2011 22:11


Gravir le Tao, c’est avant tout descendre en soi afin de redécouvrir ce que nous devrions tous être : en harmonie avec notre nature !
Tout est dit. C'est si simple que nombre sont les gens qui ne le font pas.
Oliver