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25 avril 2018 3 25 /04 /avril /2018 08:00

Pourquoi la politique du sage est nécessairement désintéressée. Comment juger de la qualité d’un soin.

 

圣人

shì yǐ shèngrén zhī zhì :

Être - Ainsi - Le Sage - [liaison] – Soigner/Diriger

 

Même formulation que dans 2-9. [zhì] signifie gouvernement, gouverner, administrer, manager, contrôler, soigner ou guérir mais aussi punir, ce qui pourrait expliquer la méfiance traditionnelle des chinois vis-à-vis du pouvoir…

 

Traductions :

C’est pourquoi le Sage, le Saint-homme, le Maître, dirige, règne ainsi, gouverne (les gens du peuple), a pour règle.

« Aussi la politique des Sages consiste-t-elle à » (Léon Wieger)

► Deux sens possibles : le Sage influe sur le peuple dont il était question précédemment (traductions majoritaires), le gouverne via un certains nombre de principes (que nous allons découvrir) ou bien alors il s’impose à lui-même les règles suivantes afin de mieux (se) gouverner (traductions minoritaires)

 

Contre-sens ?

Parler du « gouvernement du saint » est clairement un contre-sens. Tout au plus pourrions-nous évoquer une « gouvernance » du sage. Il semble en effet paradoxal que le Sage solitaire puisse accepter une responsabilité politique dans un gouvernement quelconque. Si conseils ou soins il y a, alors ils ne peuvent être que désintéressés et indirects puisque le Sage (2-10)

 

♫ Ainsi, les soins du Sage

 

 

famille_plage_nb.jpg

 

Réflexions :

1. Les conseils et soins du sage n’ont de valeur que par leur désintéressement et visent au mieux-être des individus. Un conseil intéressé est une manipulation (hommes politique, publicitaires, patron,…)  Un soin intéressé est une parjure du serment d’Hippocrate (médecins et pharmaciens sous influence des labos)

2. Les conseils et soins des parents sont-ils toujours au bénéfice des enfants ?  « Tu devrais mieux t’habiller », « Tu devrais être plus polie », « Tu ne devrais pas faire cela », « Tu devrais plutôt être docteur ou avocat »…  Aux pressions de la société pour exhiber des enfants conformes aux normes de la société (politesse, propreté, bonnes notes,…) s’ajoutent parfois les aspirations de parents frustrés de ne pas avoir pu réaliser leurs rêves. Prendre soin de ses enfants et non prendre soin de son ego au-travers de ses enfants.

3. En matière de soins, la première règle est « primum non nocere » (d’abord ne pas nuire) : le remède doit prendre véritablement soin de l’organisme, ce qui est loin d’être le cas avec les médicaments chimiques (allopathie) qui affaiblissent le système immunitaire et ne traitent que des symptômes. Voir notre livre Le choix des huiles essentielles.

4. Nous pourrions dire la même chose avec les soins cosmétiques industriels, la plupart des crèmes renfermant des ingrédients nocifs pour la peau quand ils ne sont pas cancérigènes !  Voir notre premier Palmarès des cosmétiques bio sur www.beautebio.ch

5. « Aurais-tu soixante conseillers, consulte-toi toi-même » dit un Adage hébreu. En effet « Le premier précepte est de ne recevoir jamais aucune chose  pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle » (Descartes, Discours de la méthode) et « Autant d’individus, autant d’avis : à chacun sa règle » (Térence, Phormion)  Ne conseille pas à autrui ce que tu ne te conseillerais pas à toi-même…

 

Le Mendiant

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22 avril 2018 7 22 /04 /avril /2018 08:00

Pourquoi le système carbure aux frustrations. Pourquoi la publicité est cause de mal-être. Pourquoi le bling-bling est indigne.

 

, 使

bù xiàn kě yù, shǐ mín xīn bù luàn.

Pas - Devenir visible - Approuver - Désir, Permettre - Peuple - Sentiments - Pas - Désordre

 

[xiàn] est un mot peu usité signifiant apparaître, devenir visible.   [kě]  signifie approuver, pouvoir, besoin de faire quelque chose, être utile, s’adapter ou convenir, Cf. 1-1 [yù] signifie le désir, le souhait ou la volonté, Cf. 1-5.   [xīn]  signifie cœur, pensées, sentiments, intentions, centre, noyau ou essentiel. [luàn]  signifie désordre, confusion, chaos, émeute, promiscuité, arbitraire, esprit confus,…

 

Traductions :

Si on ne montre pas ce qui excite le désir,  si on ne fait pas étalage de ce qui porte à l'envie, de ce qui engendre la convoitise, de ce qui est alléchant, le peuple n'a pas le cœur troublé, le peuple aura le cœur en paix, en repos, on empêche l’âme du peuple de se troubler, le trouble du cœur du peuple s'éloigne.

♥ « Ni exhiber les choses enviables, pour ne pas troubler les cœurs » (Conradin Von Lauer)

Si les sources de désirs, les tentations, n’étaient pas multipliées à l’infini, il n’y aurait pas désordre des sentiments ou trouble dans le cœur des hommes.

 

Sans multiplication des désirs, nulle frustration

 

 

frustration_nb.jpg

 

Réflexions :

1. La consommation est une source d’insatisfaction chronique tandis que la simplicité volontaire est la voie d’une satisfaction au quotidien.  « Limiter le nombre de rayons et donc de tentations, se libérer de la « tyrannie des marques » ou éviter le gaspillage sont autant de moyens de « libérer » notre pouvoir d’achat. La consomm’action sera source de contentement : à la frustration de ne pas avoir pu « assez acheter » se substitue la fierté de laisser toujours plus de produits en rayons. Dans l’art de la simplicité volontaire, un chariot à moitié vide vaut mieux qu’un chariot à moitié plein ! » (L’obsession de la performance). « Ne désirer que ce que qu’on a, c’est avoir tout ce qu’on désire » note P. -J. Chardin dans une chanson de 1847. En effet, « Nos désirs sont comme les enfants : plus on leur cède, plus ils deviennent exigeants » dit une sagesse chinoise.

2. « Content de peu n’a rien à craindre » dit Lao zi. « Celui qui ne sait pas se contenter de peu sera content de rien » ajoute Epicure. « Celui qui vit de peu vit beaucoup » conclut Michel Jourdan.

3. La publicité est une machine à frustrations : frustration de ne pas toujours pouvoir acheter le dernier gadget mais aussi frustration, une fois le gadget acheté, de ne pas être aussi heureux que les acteurs de la publicité.  « Pourquoi cela fonctionne-t-il avec eux et pas avec moi ? » Syndrome de la « Famille Ricorée » !  « Chaque désir m’a plus enrichi que la possession toujours fausse de l’objet même de mon désir » constatait André Gide.

4. « Le microcosme de la publicité se retrouva ainsi profondément ébranlé : pas une publicité qui ne faisait désormais l’objet de suspicion, pas un panneau qui n’était barbouillé d’un texte « lapid’air » ou ironique, pas une boite aux lettres qui n’arborait l’autocollant « Stop pub ».   Et gare à ceux qui enfreignaient la volonté du citoyen : le boycott était immédiat ! L’intermède publicitaire se transforma même en jeu de société : on se réunissait entre amis pour se passer une sélection de pubs et c’est à qui trouverait le meilleur argument pour ne pas acheter le produit… Si un produit était vraiment bon, pourquoi avait-il besoin d’un matraquage publicitaire ? » (Conte écologique gratuit De l’air !)

5. Et si, au lieu de se plaindre de la recrudescence de la délinquance, nos dirigeants renonçaient à leurs montres tapes-à-l’œil ?  « Celui qui a 50 ans n’a pas renoncé au bling-bling n’a pas encore réussi sa vie » ( Séguéla)

6. Côté sexualité, essentielle dans la pratique taoïste, l’omniprésence de la pornographie génère à la fois une vaine obsession de la performance et un mal-être et un mal-jouir latents, incapables que nous sommes de satisfaire à ces multiples stimuli de fantasme. Noirs désirs.

 

Le Mendiant 

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20 avril 2018 5 20 /04 /avril /2018 08:00

Pourquoi la délinquance est entretenue par le système. Pourquoi les biens ne feront jamais le bien.

 

, 使  

bù guì nán de zhī huò, shǐ mín bù wéi dào;

Pas - Coûteux - Difficile - [particule] - [liaison] - Biens, Permettre - Peuple - Pas - Devenir – Voleur

 

[guì]  signifie cher, coûteux, précieux, des plus apprécié ou noble. [nán]  signifie difficile, pénible, mauvais, déplaisant. [de]  est une particule utilisée pour exprimer la possibilité ou la capacité ou un mot de liaison entre un verbe ou un adjectif et un complément.   [huò]  signifie les biens, les commodités, l’argent mais aussi, et il est intéressant de le souligner, imbécile ou idiot.  () [wéi]  signifie faire, servir en tant que quelque chose, agir, devenir ou signifier, Cf. 2-1 [dào]  signifie voler, dérober ou voleur.

 

Traductions :

Si on n'attache pas de valeur, si on ne prise pas, si on n’estime pas les biens d'acquisition difficile, les trésors recherchés, les biens précieux, les objets rares, le peuple ne se livre pas au vol, on empêche le peuple de voler, le vol disparaît de l'esprit du peuple, on obtient que le peuple ne soit pas cupide.

♥ « Ne fais nul cas des choses rares. On cessera de dérober. » (François Huang et Pierre Leyris)

S’il n’y avait la tentation exercée par les biens rares (et difficiles à obtenir) et donc coûteuses, il n’y aurait pas de vol. Si chacun avait accès à ce dont il a besoin, il n’y aurait pas de voleur.

 

Sans valorisation des biens, nul vol

 

 

voleur.jpg

 

Réflexions :

1. Le matraquage publicitaire et les inégalités devant la consommation poussent certains à recourir au vol. Le message insidieux selon lequel il convient de posséder « à tout prix » le dernier gadget est en effet contradictoire avec le principe de l’honnêteté. Le système est ainsi le premier responsable de la violence et de l’insécurité aux noms desquelles les gouvernants arrivent à se maintenir au pouvoir. La peur sera en effet toujours mauvaise conseillère !

2. L’approche consumériste est contradictoire avec le Tao qui pourvoit à chacun « selon ses besoins » (principe du communisme made in URSS) ou « selon son travail » (principe du communisme made in China) et limite ainsi les ressentiments. Il n’est pas en soi question de se tourner les pouces mais d’être correctement rétribué, de vivre correctement et dignement de son travail, là où la tendance est à la Wal-Martisation des économies et à la multiplication des working-poor (travailleurs sous payés n’arrivant pas à subvenir à leurs besoins).

3. « J’aime à les entendre ces gens riches, ces gens titrés, ces magistrats, ces prêtres, j’aime à les voir nous prêcher la vertu. Il est bien difficile de se garantir du vol, quand on a trois fois plus qu’il ne faut pour vivre ; bien malaisé de ne jamais concevoir le meurtre, quand on n’est entouré que d’adulateurs ou d’esclaves dont nos volontés sont les lois ; bien pénible, en vérité, d’être tempérant et sobre, quand on est à chaque heure entouré des mets les plus succulents ; ils ont bien du mal à être sincères, quand il ne se présente pour eux aucun intérêt de mentir… » (Sade, Justine, p.57)

4. La consommation d’un bien est souvent légitimée au prétexte d’un « je le vaux bien ».  Je crois, en achetant un bien, valoriser un être voire faire le bien (de l’économie, de la croisssance,…). Les chinois sont traditionnellement plus nuancés avec le même terme désignant les biens et l’imbécile : l’idiot serait-il celui qui possède le plus de biens ?  « Car la richesse de l’homme est dans son coeur. C’est dans son coeur qu’il est le roi du monde. Vivre n’exige pas la possession de tant de choses » rappelle Jean Giono dans  Les vraies richesses.

 

Le Mendiant

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4 avril 2018 3 04 /04 /avril /2018 08:00

Un second chapitre tout aussi fondamental que le premier et beaucoup plus concret avec ni plus ni moins que la règle de vie du Sage taoïste : la non-action, le lâcher prise, l’acceptation du flux du Tao.

 

1

天下 , .

Comprenant le beau, le laid apparaît.

2

, .

Comprenant le bien, le mal apparaît.

3

,

Ainsi, il y a et il n’y a pas s'engendrent,

4

,

Difficile et facile s'entremêlent

5

,

Qualités et défauts se complètent

6

 

Supérieur et inférieur s'inversent,

7

,

Bruit et voix s'harmonisent,

8

.

Avant et après se suivent.

9

圣人 ,

Ainsi, le Sage travaille à non-agir,

10

,

Enseigne sans parler,

11

,

Accepte toute chose sans humeur,

12

,

Mène sa vie sans la posséder,

13

;

S’accomplit sans rien attendre,

14

.

Développe ses mérites sans s’y attacher.

15

, .

Solitaire, sans attache, présence.

 

Cliquer sur le numéro de phrase vous transportera directement aux explications de la phrase en question. Après le désordre ordonné, voici l’ordre apparent…

 

Déjà plus grand choix de vidéos mais il reste l’essentiel... 

 

Prononciation en chinois  

(Chap 2 de 0:43 à 1:30) 


 

 

Explications sous titrées chinois du chapitre 2

(juste pour réaliser qu’il y a des choses à dire) 


 

 

Et surtout la version chantée et la Cérémonie Taoiste
(avec néanmoins quelques différences subtiles)


 

 

Commentaires :

 

Un paragraphe particulièrement riche en sens (et en "non-sens") !  Lao Zi commence par rappeler les erreurs que tous () commettent sous le ciel (天下) : s’attacher aux habitudes et préjugés de la culture ou de l’époque et considérer que le beau () présenté, le beau caricaturé est Le Beau ou que le bien () est Le Bien.  

 

Une autre explication à ces deux premières phrases est qu’aucun qualificatif ne peut exister sans son contraire, comme par exemple le beau () sans le laid ou le bien () sans le pas-bien (不善). Penser à l’un n’a aucun sens sans référence à l’autre. Tous sont « entrés dans ce monde par la porte commune », tous sont « sortis du Principe Un », ce qui prolonge le Chap1 et évoque la figure du Tai Chi, les « deux états alternants du Principe, yin et yang, concentration et expansion […] l’alternance de son repos et de son mouvement, crée le jeu des causes et des effets, un va-et-vient incessant. » (Léon Wieger)

 

Lie Zi le dit différemment : « La Voie de l’Univers est tantôt Yin tantôt Yang […] La nature d’un être est tantôt dureté, tantôt mollesse. […] Ce qui naît, c’est la mort, mais le principe de vie est inerte. Ce qui est formé, c’est le fruit, mais le principe de forme est impalpable. Ce qui est sonné, c’est le son, mais le principe du son est inaudible. Ce qui est coloré, c’est l’ornement, mais le principe de la couleur est incolore. Ce qui est épicé, c’est la saveur, mais le principe du goût est insipide. » (I-4, p.18)

 

 

yin_yang_oeil.jpgCréation de Jim Thompson

 

 

A noter, à nouveaux chez Lao Zi, deux traductions possibles radicalement différentes autour du sens de qui signifie "se terminer" ou "ainsi" : soit le laid et le mal disparaissent, soit au contraire ils apparaissent. Cette dernière version est reprise dans toutes les traductions car elle est en cohérence avec la suite, axée sur la mise en parallèle des antonymes ainsi que le goût des paradoxes de Lao Zi. Quoi qu’il en soit, il y a bien à nouveau dynamique et démonstration par l’exemple de la nature du Tao, qui ne peut en soit ni apparaître, ni disparaitre !

 

Suit une mise en apposition de termes apparemment contraires (il y a et il n’y a pas , difficile et facile , long et court , etc.) mais en réalité intimement liés ensemble, indissociables. Le monde a besoin de deux facettes pour être en harmonie de même qu’il faut deux jambes pour être stable et se tenir droit. Le raisonnement binaire occidental n’en apparaît que plus superficiel. 

 

Voici ce qu’en dit Jianzhi Sengcan (僧璨) – appelé Kanchi Sosan en japonais – le troisième Patriarche du mouvement Chan (Zen en japonais), dans le premier chapitre de son poème Xinxin Ming (信心銘), le plus ancien texte Chan :

 

La Grande Voie n’est pas difficile

Pour ceux qui n’ont pas de préférences.

Quand l’amour et la haine sont tous deux absents,

Tout devient clair, sans masque.

Si pourtant, vous faites la plus petite distinction,

Le paradis et le terre se retrouvent infiniment séparés.

Si vous souhaitez voir la vérité,

Alors n’ayez pas d’opinion pour ou contre.

Opposer ce que l’on aime à ce que l’on n’aime pas,

C’est la maladie du mental.

 

Voici également le Logion 22 de l’Evangile de Thomas, découvert en 1946 à Nag Hammadi, en Egypte :

 

Jésus leur dit :

Quand vous ferez le deux Un,

et le dedans comme le dehors,

et le dehors comme le dedans,

et le haut comme le bas,

et quand du mâle et du femelle un seul vous ferez

afin que le mâle ne soit plus mâle,

ni femelle femelle,

alors, vous entrerez dans le Royaume.

 

Amour et haine, paradis et enfer, pour et contre, dedans dehors, mâle femelle,… Nous pourrions aussi y ajouter vide et plein, actif et passif, chaud et froid, centre et périphérie, moi et toi, lumière et ombre, pluie et soleil, début et fin, pile et face, vitesse et lenteur, chance et malchance, Saint et pécheur, fort et faible, conscience et inconscience, arrivée et départ, etc. L’illusion a pour origine la division !

 

 

Le paragraphe se termine par une évocation du caractère et de la vie du Sage (圣人) ou Saint-Homme. Il pratique le non-agir ( ) afin de ne pas avoir à choisir une action plutôt qu’une autre, ne pas avoir à imposer une volonté personnelle et donc relative à l’ordre du Tao, être en adéquation parfaite avec le flux cosmique. Ce principe serait à mettre en parallèle avec la conception chrétienne où la nécessité de l’action chez l’homme apparaît dès la Genèse : « Et Dieu les bénit, disant : Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur tout le bétail, sur toutes les bêtes sauvages et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre. » (Genèse 1,28)  A une nature apparemment à soumettre et à exploiter par l’action[1], Lao Zi substitue une nature à suivre et à respecter par la non-action, par la non-violence, par le renoncement à l’ego. « Non-agir n’est pas ne-pas-agir. Non-agir est ne-pas-agir-pour-soi-contre-le-monde. Il y a derrière cette notion capitale de wu-wei une pratique profonde du détachement, du non-attachement plutôt, une dénonciation de l’ego, de l’egoïsme, de l’egotisme, de l’egocentrisme. » conclut Marc Halévy.[2]

 

Le travail ou la responsabilité () du Sage, en tant qu’exemple pour la multitude, consiste à adopter ce principe, jusqu’à arriver à enseigner sans parole, sans discours (), par sa seule présence. Seul le silence est en effet à même de laisser le Tao s’exprimer tandis que la parole est forcément personnelle et donc relative. « Dans le silence, l’ordre cosmique peut pénétrer » déclara le maître zen Taïsen Deshimaru à Marc de Smedt.[3] Le Tao se vit et se passe de tout commentaire. La preuve, n’est-ce pas, avec ce blog !

 

Deux interprétations sont ensuite possibles en fonction de la traduction donnée à  : soit les "dix mille êtres" pour un descriptif des interactions entre le sage et les hommes, soit, et c’est ici notre préférence, "toutes les choses" pour une continuité sur le lâcher prise du sage : absence d’interférence ( ), absence de possession ( ), absence de dépendance ( ), absence d’attachement ( ) et au final absence de départ ( ), qu’il serait tentant d’associer à la mort : en ce qu’il reflète le Tao et est en communion avec lui, le Sage ne saurait disparaitre ou, pour le moins, ne craint pas de disparaître, comme nous le verrons au Chap 7.

 

Le Mendiant

 

[1] Mon frère missionnaire catholique à Singapour me fait très justement remarquer que « C’est un contre-sens que de coller nos problématiques sur un texte qui en reflète d’autres ». Selon lui « jusque là, l’homme se percevait comme soumis à la nature (vue comme puissance des dieux) et dominé par elle », d’où l’utilisation des mêmes mots « soumettre » et « dominer » pour souligner le changement de paradigme et non inviter à exploiter la nature, comme nous aimerions parfois le penser. Avouons en effet une tendance un peu masochistes vis-à-vis de nos propres cultures et une inclinaison à penser que l’herbe est toujours plus verte ailleurs. La vérité est que la pollution relève moins de notre tradition judéo-chrétienne que de l’avidité capitaliste, comme le démontre le conte à rebours écologique De l’air ! (disponible gratuitement sur le site du Mendiant). Reste une perception de la nature très différente selon la Bible ou le Daode Jing…

[2] Marc Halévy, Le taoïsme, Eyrolles, 2009, p.80. A mon avis le texte le plus clair et le plus moderne sur le taoïsme. Dans tous les cas une référence !

[3] « In silence cosmic order can penatrate », Marc de Smedt, Eloge du silence, Albin Michel, 1986, p.234

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1 avril 2018 7 01 /04 /avril /2018 08:00

Pourquoi la non-action, le non-attachement est gage d’immortalité. Pourquoi le Sage est par voie de conséquence solitaire… et connecté avec le monde.

 

,  

fū wéi fú jū, shì yǐ bù qù

Homme - Seul - Non - Résider - Être – Ainsi - Non – Aller

 

[fū] signifie homme ou mari  [wéi] signifie seulement ou seul. Solitaire se traduit ainsi notamment par 唯一的 [wéiyīde]   [jū] Cf. 2-14.  [yǐ] signifie à cause de, parce que, afin de, ainsi. Cf. 1-5  [qù] signifie aller, partir, enlever ou se débarrasser de.

 

Trad.1 : En évitant l’attachement, les dix mille êtres ne le quittent pas, il n’est pas abandonné.

► Si cette traduction prend en compte l’idée de solitude, on imagine tout de même mal le sage entouré d’une multitude d’admirateurs… Néanmoins, « Si ses disciples  manquent de mémoire, de gratitude, comme il n’attendait rien, n’ayant voulu que faire ce qu’il avait à faire, il ne saurait se sentir abandonné » (Marcel Conche, p.51)

 

Trad.2 : Comme il ne s’y attache pas, il se maintient, ses œuvres se maintiennent, ne passent pas, son mérite n’est jamais perdu, son œuvre est accomplie

♥ « Et, par là, il les rend éternelles. » (Conradin Von Lauer)

♣ « Et dans cet abandon. Ne demeure pas abandonné. » (Ma Kou)

► Accomplie naturellement, sans force, l’œuvre (ou le mérite) est dans l’esprit du Tao et s’inscrit donc dans la durée. Alternativement, l’œuvre (ou le mérite) ne s’accomplit correctement que parce qu’il n’y a pas attachement vis-à-vis de sa réalisation.

 

 

solitude_nb.jpg

 

Contre-sens ?

De belles envolées lyriques dans les traductions proposées… L’idée d’abandon concerne-t-il les dix-mille êtres, l’œuvre du sage, ses mérites ou bien le sage lui-même ?  Je vous abandonne pour ma part le soin de choisir !

 

♫ Solitaire, sans attache, présence

Solitaire (ou homme seul) , sans attache (ou sans attachement) (même sens donc que 2-14), il ne part pas, il ne se disperse pas et donc se maintient, est présent, devient immortel.

► Le sage, déconnecté de la société matérialiste, étranger aux valeurs marchandes, sans éclat, simple voire dépouillé en apparence, a vocation à la solitude et au détachement dans l’instant et à l’endroit présent… et c’est alors que le monde vient à lui !  Cette vision semble corroborée par Lie Zi qui met en garde contre les admirateurs : « Pourquoi impressionner ces gens en montrant vos talents ? […] Ces gens qui viennent à vous n’ont rien à vous dire. Leurs paroles futiles sont un poison. Vous ne vous éveillez pas, vous ne comprenez pas. Comment vous éloigner d’eux ? » (II-14, p.50) Olivier, sur le Forum du Tao : « Le taoïste parvient à placer son Non Être sur la vague du Tao, ce faisant il ne craint plus rien. C’est en cela qu’il peut se qualifier d’Immortel. »

 

Réflexions :

1. Le Sage se place naturellement en dehors de la société, en dehors des préjugés de la foule ou des manipulations consuméristes, de même que le Daode Jing fut écrit par un Lao Zi quittant un pouvoir corrompu.

2. « La liberté signifie la responsabilité. C’est pour cette raison que la plupart des gens la craignent » a dit George Bernard Shaw.  La liberté de vivre en conscience dans le flux du Tao serait à n’en pas douter moins stressant.

3. « La liberté consiste à placer notre âme au-dessus des injures, à se faire tel que les raisons de se réjouir viennent de soi tout seul, à détourner de soi les choses extérieures pour n’avoir pas à mener la vie inquiète d’un homme qui craint les rires et les langues de tout le monde […] Ne pas être vaincu, être quelqu’un contre qui la Fortune ne peut rien, c’est appartenir à la république du genre humain. » a dit Sénèque. [1] Placer au Tao au dessus de notre petite condition d’homme n’aboutirait-il au même résultat avec une moindre égocentricité ?

4. « On n’est pas libre lorsqu’on n’est pas maître de soi » a dit Démophile. La présence est gage de liberté et la liberté gage de présence. Néanmoins, accepter le Tao comme "Maître" ne permettrait-il pas d’avoir une vision de la liberté plus réaliste et donc plus humaine ?  Vaine prétention que de penser pouvoir tout contrôler pour soi ou en soi…

 

Le Mendiant

 

[1] Sénèque, De la constance du sage, p.48-49

 

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30 mars 2018 5 30 /03 /mars /2018 08:00

Pourquoi avoir conscience de ses qualités est un défaut (et vice versa). Pourquoi tout travail devrait être sa propre récompense. 

 

gōng chéng ér fú jū

Mérites – Se succéder - [conj.] - Non – Résider

 

[gōng] signifie mérite, accomplissement ou talent  [chéng] donne lieu à de multiples traductions et peut signifier accomplir, succéder, devenir, se changer en, se transformer en, capable, entièrement développé, à maturité, résultat, accomplissement, ok ou en grande quantité. Cf. 2-4. [jū] signifie résider, occuper une certaine place, être dans une certaine position ou affirmer quelque chose.

 

Traductions :

Quand il accomplit/achève une œuvre, son œuvre accomplie, il ne s’y attache pas, il l’oublie.

♥ « Il ne s'attache pas à ses œuvres » (Conradin Von Lauer)

♣  « Il réussit sans en réclamer aucun mérite.» (Shi Bo)

► Le succès découle du travail et n’a donc rien d’extraordinaire, est dans la logique des choses. Les mérites sont la nature du Sage et il n’y a donc nul besoin de s’y attacher.

 

♫ Développe ses mérites sans s’y attacher

 

 

modestie_nb.jpg

 

 

Réflexions :

1. Il n’y a de vertu que s’il y a détachement vis-à-vis de la vertu. Quelqu’un qui est vertueux par crainte de l’Enfer ou du Qu’en-dira-t-on n’est pas vertueux mais mouton. « L’homme supérieur pratique la vertu sans y songer, l’homme vulgaire la pratique avec intention » dit Lao Zi.

2. « La vertu est sa propre récompense » déclare Plautre dans  Amphitryon.  Certes, il n’en va pas tout à fait de même pour la pauvre Thérèse dans Justine ou Les Malheurs de la vertu du Marquis de Sade et une société corrompue sera naturellement chiche en récompenses, inversant le proverbe anglais « On est tenu d’être honnête, non d’être riche ».

3. Pour développer son amour-propre, il convient d’éviter autant que possible de se salir. La récompense ne sera pas directe et matérielle mais indirecte et psychologique : être fier de son reflet dans le miroir voire ne plus avoir besoin de s’admirer…

4. Il est positif d’essayer de développer ses qualités et de dépasser ses défauts mais il faudrait aussi se donner le droit à l’erreur et accepter l’échec avec détachement, l’homme étant par nature imparfait.

5. Nos œuvres et nos mérites découlent de notre nature et ne méritent donc pas de sentiment de fierté ou d’orgueil. Un écrivain écrit, un peintre peint, un artisan travaille de ses mains, un garagiste répare les voitures, etc. Se vanter ou laisser les autres se répandre en louanges n’est pas dans le sens du Tao qui ne requiert jamais que de suivre son potentiel, de devenir ce que l’on est capable d’être afin de faire au mieux ce que l’on est capable de faire (ouf !) Drame d’une époque où le travail n’est plus naturel mais subi !

6. Le talent semble de plus en plus se mesurer sur l’échelle des revenus, de la bêtise ou du scandale, au point que l’on admire désormais davantage un joueur de foot qu’un astrophysicien, une nouvelle star qu’un professeur. Le vrai talent, tout comme la modestie, passent rarement à la TV !

 

Le Mendiant

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28 mars 2018 3 28 /03 /mars /2018 08:00

Pourquoi il est illusoire d’attendre ou d’espérer. Pourquoi il est primordial de se centrer sur le présent. Pourquoi faire de son mieux est la seule exigence réaliste.

 

wéi ér bù shì

Agir/Devenir - [conj.] - Pas - Dépendre de

 

[wéi] signifie faire, servir en tant que quelque chose, agir, devenir ou signifier. Cf. 2-1  [shì] signifie dépendre de, compter sur.

 

Trad.1 : Il les aide, il les perfectionne mais ne s’appuie pas sur eux, ne compte pas sur eux,…

♥  « Il y contribue sans mépriser les autres » (Shi Bo)

► Le Sage aide mais n’a besoin de personne, n’attend pas de récompense et n’est pas présomptueux ou orgueilleux de sa sagesse.

 

Trad.2 : Il accomplit sa tâche, accomplit son œuvre, œuvre, agit, travaille, sans s’en prévaloir, sans rien attendre

♥ « (Il) agit sans rien attendre » (Liou Kia-hway ou Ma Kou)

► Le Sage fait, de son mieux, ce qui doit être fait, dans l’instant présent, sans arrières pensées. Il revient vers lui, en lui, vers son essence propre, devient ce qu’il est et n’attend ainsi rien en retour.

 

Contre-sens ?

Tout le sens de la phrase repose sur que l’on avait déjà vu apparaître en 2-1, 2-2 et surtout 2-9 avec le fameux concept du non-agir . Il semble curieux que Lao Zi se répète quatre lignes plus bas mais il est clair qu’il y a une continuité avec 2-12, la structure de la phrase étant la même.

 

 

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S’accomplit sans rien attendre

Tout comme le Tao ne cesse de se transformer, le Sage ne cesse de devenir ce qu’il est potentiellement. L’œuvre du Sage est sa vie en elle-même…

 

Réflexions :

1. Le temps, qui passe inexorablement, transforme naturellement les hommes qui y sont réceptifs. « Ce qui est le plus accompli a encore tout l’avenir pour s’accomplir » dit Lao zi un peu plus loin. Le Sage sait cela et laisse sa destinée s’accomplir. C’est le « deviens ce que tu es » de Nietzsche au quotidien !

2. Carpe Diem d’Horace, ode à la vie ! « Il s’agit bien de jouir du moment présent et d’en connaître les plaisirs mais de façon naturelle, sans détour ! Il n’y a là aucune invitation à la débauche mais, au contraire, une invitation à la raison. C’est en soi, dans son esprit, que l’on peut et doit trouver son contentement et non pas à l’extérieur ou par le biais de substances chimiques. Je possède le jour, mais je n’en suis pas possédée. » (Le Mendiant et le Milliardaire)

3. Faire de son mieux est naturel et rien de plus ne saurait légitimement être demandé. Au diable les pressions du système ! Il s’agit de faire ce qui doit être fait, au présent, en suivant l’harmonie du Tao, sans se poser de questions. Au fur et à mesure des pierres portées à l’édifice, l’œuvre prendra forme, sans forcer, à son rythme. Ce sont dans ces conditions qu’elle aura le plus de chance de se maintenir car elle reflètera alors le Tao !

4. Le sage n’est pas dans le développement mais dans le devenir. Il ne vise pas à une croissance externe afin de briller en société mais à une décroissance des désirs, à une libération des pressions externes, afin de retrouver le contact avec le Tao, avec sa nature. Le contentement personnel et la simplicité volontaire sont ainsi deux voies qui limitent les frustrations et les attachements.

5. Être « dans la conscience et le respect de ce qui est et de ce qui se vit, de ce que je vis ». Être « dans la présence de l’instant, dans l’acceptation de ce qui est, et non dans le vouloir de ce qui n’est pas ou ne peut être. C’est faire un avec ce qui est, se situer dans l’unité […] » (Xavier Cornette de Saint Cyr[1])  Comme le disait Epictète : « Ne demande pas que ce qui arrive arrive comme tu veux. Mais veuille que les choses arrivent comme elles arrivent, et tu seras heureux. »

 

Le Mendiant

 

[1] Xavier Cornette de Saint Cyr, Petit traité de sagesse bouddhiste à l’usage des occidentaux, Editions Jouvence, 2011, p.142

 

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25 mars 2018 7 25 /03 /mars /2018 08:00

Pourquoi le plus grand détachement s’exerce vis-à-vis de sa propre existence. Pourquoi le Sage refuse d’avoir des élèves.

 

shēng ér bù yǒu

Vivre/Elève - [conj.] - Pas - Avoir

 

[shēng] signifie (verbe) donner naissance, grandir, vivre et (nom) existence, vie, élève. Cf. 2-3

 

Trad.1 : Il les fait vivre, il les nourrit, il les produit, il aide à les créer, il répond à leurs besoins sans se les approprier, sans les posséder, sans les accaparer,…

♥ « Il aide à vivre sans s'approprier. » (Marcel Conche)

► Nous restons sur les dix mille êtres que le sage abreuve naturellement sans rien attendre en retour. Notion de désintéressement. « Ceux qui l’écoutent, et de cette écoute, tirent profit, ne sont pas « ses » élèves. Il ne fonde pas d’école. Ce n’est que bien après Lao-tseu que l’on parlera d’une « école du Tao » précise Marcel Conche (p.51)

 

♫ Mais n’a pas d’élèves

Une proposition contraire (et trop simpliste ?) au sens communément admis mais néanmoins dans la logique des caractères et du détachement du sage taoïste. Il ne refuse évidemment pas d’aider, mais il refuse d’ « avoir » des élèves, d’exercer sur eux une forme de domination, de « posséder » ou de « formater » leurs esprits.

 

 

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Trad.2 : Il produit sans s’approprier, il crée sans posséder, Il a mais ne possède pas

♥ « Il crée sans s'approprier » (Conradin Von Lauer)

♣ « Donnant sa vie sans revendiquer d'en être le propriétaire. » (Feng Xiao Min)

► Nous restons sur la notion de détachement, de vie fluide sans qu’il y ait besoin de s’attacher à quoi que ce soit, sans "avoir".

 

♫ Mène sa vie sans la posséder

L’existence individuelle s’inscrit dans la globalité du Tao.

 

Contre-sens ?

De nombreuses incohérences sur la traduction de : comment le sage pourrait-il par exemple « produire » les êtres ?  Les idées de les nourrir ou de répondre à leurs besoins sortent également du sens du caractère.

 

Réflexions :

1. Sur quoi le respect du corps enseignant doit-il être bâti ? Une autorité hiérarchique à coups de scolarité obligatoire, de leçons, de règlements et de notes ou bien sur l’expression sincère d’une passion pour le sujet enseigné ?  Un enseignant ne sera jamais respecté par les élèves pour sa fonction, superficielle et imposée, mais le sera dès qu’il aura fait la démonstration de sa cohérence et de sa compétence. On ne respecte jamais que ce qui est "vrai".  « Allez donc faire comprendre à des élèves que l'enseignement primaire n'est pas primaire, que le secondaire est loin d'être secondaire et que le supérieur est parfois moyen… » précise Philippe Geluck.

2. Ne pas posséder son existence revient à dire que l’on accepte les hauts et les bas, les aléas de la vie, les évènements douloureux. « Tout ce qui peut arriver à un être humain peut aussi m’arriver : j’accepte cette réalité » [1]  Réfléchir à ce mantra permet de faire preuve d’humilité et de responsabilité : il y a des choses que je peux contrôler et d’autres non ! 

3. Admettre que l’on ne possède pas sa vie, en tout cas pas en totalité, permet aussi de limiter les frustrations liées au mythe de la performance ou du surhomme : en dépit de ce que certains livres aimeraient nous faire croire, notre pouvoir n’est pas « illimité » !

4. Le Sage « mène sa vie » mais accepte que le Tao puisse la lui reprendre à tout instant. La mort peut survenir à l’improviste et le sage accepte cette réalité avec détachement et attention au présent. « Tu ne meurs pas de ce que tu es malade; tu meurs de ce que tu es vivant » disait Montaigne.

 

Le Mendiant

 

[1] Mantra tiré du livre de Bo Lozoff, La vie vaut la peine d’être vécue, Editeur le Jour, p. 92

 

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23 mars 2018 5 23 /03 /mars /2018 08:00

Pourquoi il est normal que l’autre soit autre. Pourquoi la méchanceté est un malentendu. Pourquoi les évènements ne devraient pas avoir d’importance.

 

 

wàn wù zuò yān ér bù cí

Dix mille - Êtres - Faire - Comment - [conj.] - Pas – Décliner

 

[wàn wù] Cf. 1-4 [zuò] signifie faire, accomplir, exécuter, produire, agir comme, être  ou considérer comme. [yān] signifie où, ici, comment ou pourquoi et le sens de cette phrase pourrait reposer sur ce mot peu usité (d’ailleurs absent de mon dictionnaire). La première traduction semble d’ailleurs ne pas en tenir compte. () [cí] signifie décliner, rejeter ou décharger.

 

Trad.1 : Tous les êtres agissent, éclosent, apparaissent, se mettent en mouvement et il ne leur refuse rien, et il ne les rejette pas, et il ne refuse pas son aide, et il n’en rejette aucun.

♥ « Il ne refuse rien à la foule des êtres » (François Huang et Pierre Leyris)

► Le Sage est à la disposition de tous les êtres, sans discrimination, pour leur dispenser son enseignement par l’exemple, sans être un « donneur de leçons ». Continuité de 2-10 et de la notion d’enseignement .

 

♫ Est bienveillant vis-à-vis de tous les êtres

 

 

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Trad.2 : Il laisse naître, engendrer, toutes les choses, les choses innombrables, sans interférer, sans intervenir / Les choses surgissent sans son intervention, il laisse venir à lui toute chose.

♥ « Laissant naître toute chose sans interférence » (Feng Xiao Min)

► Quelles que soient les actions des choses (comment ou pourquoi les choses agissent), quels que soient  les évènements, le Sage accepte tout sans réaction, sans dénigrement, en pratiquant le non-agir, sans interférer émotionnellement. C’est la maxime des stoïciens : « Sustine et abstine » (supporte et abstiens-toi). Retour sur la notion de et cohérence avec ce qui suit.

 

♫ Accepte toute chose sans humeur

 

Contre-sens ?

Les idées de mouvement, d’éclosion ou d’apparition semblent un peu éloignées du caractère . Le sage ne saurait non plus être considéré comme « l’auteur » de toutes les choses, même par la négative : « Toutes choses du monde surgissent sans qu’il en soit l’auteur »

 

Réflexions :

1. L’accueil de l’autre, le dialogue avec l’autre, doit se faire sans jugement et avec bienveillance. « Nous sommes entourés d’êtres extraordinaires mais nous sommes souvent trop occupés par notre ego pour le percevoir » déclare le Majordome dans le conte Le Mendiant et le Milliardaire. « Que son idée me plaise ou pas, c’est cependant son droit absolu de l’avoir. Il n’est pas demandé de l’accepter mais de l’écouter » précise Xavier Cornette de Saint Cyr.[1]

2. « Nous avons tous en nous l’essence du Bouddha » disent les bouddhistes. Nous sommes intrinsèquement tous bons, puisque partie de la Nature ou du Tao, et désireux de vivre en paix et en harmonie. La méchanceté est un malentendu et de ce fait ne devrait pas changer la perception que l’on a de l’autre. « L’homme et ses actes sont deux choses distinctes. Alors qu’il convient d’approuver une bonne action et d’en réprouver une mauvaise, il faut toujours, selon le cas, respecter ou plaindre l’auteur de cet acte. Tu dois haïr le péché et non le pécheur. » disait Gandhi.

3. Nous ne pouvons pas contrôler les événements mais nous pouvons contrôler les empreintes de ces événements dans notre esprit. Le Sage, qui ne s’attache à rien, ne subit rien. « L’événement est le maître des sots » disait Tite-Live. « Les petits événements affectent les petits esprits » disait Benjamin Disraeli.

4. Les événements – dans la limite d’une certaine mesure – ne peuvent être en soi qualifiés de bons ou de mauvais. Qui sait ce que l’avenir réserve grâce aux petits tracas du présent ou à cause du bien-être actuel ? Se placer en retrait et vivre l’instant, avec ses hauts et ses bas. 

 

Le Mendiant

 

[1] Xavier Cornette de Saint Cyr, Pratiquer la bienveillance, Editions Jouvence, 2007, p.19

 

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21 mars 2018 3 21 /03 /mars /2018 08:00

Quelle est la validité d’un enseignement du haut vers le bas. Quelle est la valeur de la parole vers le silence studieux. Comment transmettre l’essentiel.

 

 

xíng bù yán zhī jiào

Faire - Pas - Parole - [liaison] – Enseigner

 

[xíng] signifie aller, voyager, prévaloir, circuler, faire, accomplir, entreprendre, conduite, acceptable, OK, capable, compétent,…  [yán] signifie discours, mot, dire, parler. [jiào] signifie enseigner, instruire ou religion.

 

Trad.1 : Dispense un enseignement sans parole, transmet, fait consister ses instructions dans le silence, enseigne par le non-dire, sans employer de mots, sans rien dire.

♥ « Il enseigne sans parler » (Docteur Marc Haven et Daniel Nazir ou Shi Bo)

► Le Sage enseigne avant tout par son exemple et n’a ainsi pas besoin de parler pour se faire comprendre. « Tout ce qu’il fait, quand il fait quelque chose, c’est de laisser voir son exemple » (Léon Wieger) « Celui qui sait ne parle pas ; celui qui parle ne sait pas. C’est pourquoi le saint pratique un enseignement sans paroles » (Zhuang Zi, XXII, p.175) « Le savoir essentiel est ce qui fait que la parole devient moins nombreuse mais de plus de poids. Plus le savoir est lourd, et plus le discours est dense et restreint. » (Héraclite/Conche, p.50)

 

Trad.2 : Enseigne par son silence.

► Le silence en lui-même représente la leçon ultime, le Tao se comprend lorsqu’il n’y a plus besoin d’en parler puisque . (1-1)  Du côté d’Héraclite, « la parole du philosophe tombe dans le silence » (Conche, p.36) : les hommes écoutent mais ne savent pas écouter !

 

 

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Contre-sens ?

Parler de "non-dire" à propos de不言 est excessif (il aurait fallut à nouveau la négation ) mais crée un concept taoïste de plus !  Il en va de même pour la traduction en "silence"

 

♫ Enseigne sans parler

Verbe (parler) plutôt que nom (sans parole) afin de rester dans la non-action

 

Réflexions :

1. Différence entre les sages orientaux et les experts occidentaux. Les premiers suivent le Tao et enseignent par l’exemple. Les seconds régurgitent des concepts et tiennent de beaux discours, entretenant ainsi les illusions. Pratique contre théorie subjective… A propos de ces pseudo-experts, nous serions tentés de reprendre l’incantation de Pierre Dac : « Parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler sont les deux principes majeurs et rigoureux de tous ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l'ouvrir. »

2. « La bouche garde le silence pour écouter parler le cœur » a écrit Alfred de Musset dans La Nuit de mai.  Le Sage ne parle pas pour laisser les autres percevoir son essence.

3. « Il faut des actions et non des paroles » disait Racine (Iphigénie). Eh bien non, il ne faut pas de paroles non plus, ces dernières ne reflétant généralement que les préjugés et les illusions de notre esprit.
4. « La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui écoute » disait Montaigne. Un autre problème de la parole est effectivement l’interprétation qui en est faite par l’auditeur. « Entre ce que je veux dire, ce que j'arrive à dire, ce que je crois dire et ce que je dis et entre ce que vous voulez entendre, ce que vous pouvez entendre, ce que vous croyez entendre et ce que vous entendez, combien avons-nous de chance de nous comprendre ? » demande Bernard Werber. « La parole a été donnée à l’homme pour dissimuler sa pensée » précise Stendhal dans Le Rouge et le Noir.  « La parole dissimule naturellement la Réalité » dirait plutôt Lao Zi.

5. Le système scolaire est bâti autour de la parole de l’enseignant vers les élèves, ces derniers devant tout avaler sans réflexion afin d’avoir de bonnes notes, preuves de leur "intelligence". En quoi consisterait un enseignement taoïste ? Une critique de la parole en tant que mode d’enseignement et un recentrage sur l’observation des phénomènes naturels ?  Un respect de la nature des enfants et une moindre importance accordée à la raison au profit des arts manuels ?  Un apprentissage à la curiosité et à la liberté ?  Une ouverture philosophique doublée d’un questionnement des différentes manipulations ? L’Ecole du Tao reste à inventer mais ne serait-elle pas alors complètement déconnectée des valeurs de la société ? 

6. Nous autres parents sommes en première ligne pour transmettre les valeurs du Tao à nos enfants et cette éducation devrait passer par l’exemple plutôt que la parole. Quelle image du monde des adultes donnons-nous à nos enfants ?  Entre le stress du quotidien, la violence des médias et l’accumulation du superficiel, quelle place reste-t-il pour l’observation du Tao ?

 

Le Mendiant

 

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