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16 mai 2018 3 16 /05 /mai /2018 08:00

Un troisième chapitre très polémiste sur les errements de la politique, les raison du mal-être du peuple et les soins à apporter pour retrouver l’harmonie du Tao.

 

1

, 使  

Sans mise  en avant des vertueux, nul ressentiment

2

, 使

Sans valorisation des biens, nul vol.

3

, 使

Sans multiplication des désirs, nulle frustration.

4

圣人

Ainsi, les soins du Sage :

5

,  

Vider les esprits mais remplir les ventres

6

,  

Limiter les aspirations mais renforcer les os

7

使

Préserver le peuple des informations, du désir

8

使

Et des manipulations des experts

9

,

Par la pratique du non agir, faire de l’harmonie la norme

 

Cliquer sur le numéro de phrase vous transportera directement aux explications de la phrase en question. Après le désordre ordonné, voici l’ordre apparent…

 

 

Vidéos de l'internet chinois

 

Prononciation en chinois (Chap 3 de 1:30 à 2 :04)

Et chant taoïste!

 

 

Commentaires :

 

Un chapitre dans une traduction moderne et politiquement incorrecte où le Sage condamne à la fois la gestion des gouvernants mais également les systèmes médiatique et publicitaire modernes. Comme le note fort justement Jean-Claude Pastor « le taoïsme a toujours représenté une menace aux yeux du pouvoir impérial [dans le sens où] l’idéal de désengagement et le refus de l’Etat occupent une place centrale. » [1] 

 

Les autres traductions mettent plutôt l’accent sur le gouvernement du Sage : comment favoriser l’harmonie du peuple et par là même prévenir sa rébellion… Cette vision quelque peu machiavélique du taoïsme ravira les puissants aux manettes mais me semble contradictoire avec la légende d’un Lao Zi quittant un pouvoir corrompu ou d’un Zhuang Zi refusant tout poste au sein du gouvernement de l’Empereur Chu afin de pouvoir, comme une tortue, « continuer à tremper sa queue dans la gadoue ». Au final, le Daode Jing ne vise pas à manipuler le peuple mais au contraire à le libérer des manipulations !

 

 

yinyang_poele.jpg

 

Lao Zi commence par rappeler ce qui conduit le peuple () à sortir de la vertu et à oublier jusqu’à l’existence du Tao : la comparaison avec autrui et notamment ceux qui sont admirés selon les normes en vigueur (les hommes "vertueux" ou compétents () des temps passés ; les puissants, les membres de la jet-set ou du show-biz des temps présents), les injustices dans la répartition et la valorisation des biens () et, enfin, la multiplication des désirs (), qu’ils soient d’ordre sexuel (explosion de la pornographie) ou consumériste (matraquage publicitaire) et donc des causes multiples de frustrations ().

 

C’est aussi l’expérience du dresseur de fauves chez Lie Zi : « « Se conformer au tempérament d’un être le réjouit, le contrarier l’irrite. Telle est la nature des vivants. Joie et colère n’éclatent pas sans motif : toutes viennent d’une outrance. […] Je veille à ne pas exciter sa colère [du tigre] en le contrariant, évite aussi d’exciter sa joie en flattant ses instincts, car la joie se termine fatalement par la colère et la colère se termine par la joie. Le juste milieu est impossible. Je ne veux ni flatter ni contrarier, c’est pourquoi les animaux me considèrent des leurs. » (II-7, p.41-42)

 

Les hommes seraient naturellement enclins à suivre le Tao s’il n’y avait les pressions du système, alimentées par la corruption des gouvernants. Que ces derniers mettent en place les conditions de l’harmonie universelle et il n’y aura plus de disputes (), de jalousie, de vol (), de mal-être en général. Mais cela supposerait d’être tourné vers l’intérêt général plutôt que personnel, de ne pas accorder d’importance à une pseudo morale ( ), à une pseudo richesse ( ) ou à de pseudo besoins par rapport à des désirs superficiels ( ).

 

S’ensuit donc les conseils ou les soins () du Sage que l’on peut considérer comme étant à l’adresse des gouvernants ou des hommes en général, lui le premier : apaiser le cœur ()et l’esprit des hommes en limitant la multiplication des informations inutiles et biaisées (), des désirs (). Au contraire, il convient de répondre aux besoins physiologiques, notamment du ventre () et affermir ses os () en maîtrisant son souffle et/ou son essence séminale.  

 

Ce faisant, le peuple ayant atteint un niveau de "pureté", les hommes débrouillards, les finauds ou les experts ( ) n’oseront plus prendre le risque de l’action ou des manipulations à leur encontre. C’est ainsi, par la multiplication de la pratique du non-agir ( ) que l’harmonie redeviendra la norme ()

 

Le Mendiant

 

[1] Jean-Claude Pastor, Toujours sous haute surveillance, Philosophie magazine, septembre 2009, p.77

 

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commentaires

David 19/05/2011 12:06


[citation]
"Cœur ou esprit, les deux sont justes puisqu'il s'agit du même mot et l'on pourrait tout aussi bien considérer que le Sage souhaite limiter les passions. Par contre, si l'on se réfère à
l'interprétation des mystiques (cœur comme la partie la plus profonde de l'esprit) alors n'y aurait-il pas contradiction à vouloir le vider ?"
[/citation]

Souviens-toi du passage sur la mort du fils de Wu... Personne au monde n'aimait son enfant davantage que lui ; malgré cela, il est resté stoïque face à sa mort. Il venait de se retrouver dans la
situation identique à celle où il n'avait pas de fils, des années plus tôt. Comment pourrait-il être affligé ? S'il n'avait pas de fils (et ne pouvait avoir la prescience de savoir qu'il en aurait
un), il était "vide" à cet endroit : son cœur. Le cœur du Sage est vide quand il n'y a rien, mais plein (pas au sens organique du terme, ni physiologique) quand le (taoïste) pratiquant du Tao, qui,
habitué à être isolé du Monde, accoutumé à cette "solitude", cet "ermitage", côtoie un autre Être. C'est ça, l'alchimie.

David


Tao 19/05/2011 13:36



Belle interprétation David, merci!



Lu Yi 19/05/2011 11:02


Benoît Saint Girons a écrit: "si l'on se réfère à l'interprétation des mystiques (coeur comme la partie la plus profonde de l'esprit) alors n'y aurait-il pas contradiction à vouloir le vider ?"

En effet, bonne remarque. Faudrait qu'on sache ce que les chinois entendent par "coeur".
En tant qu'occidental du XXIe siècle je mettrai intuitivement le coeur en relation avec les émotions, les désirs, les passions ; et l'esprit avec le mental, les pensées, les croyances, concepts,
etc.

Citation: "Une question Lu Yi: si les os correspondent à ce qu'il y a de plus yin, quel terme correspondrait dans ce paragraphe à ce qu'il y a de plus yang ? Il me semble en effet que Lao Zi vise
constamment à contrebalancer l'un par l'autre et l'on retrouve souvent dans son texte la figure du Tai Chi."

Je note les deux traductions :

1 "C'est pourquoi, lorsque le saint homme gouverne, il vide son cœur, il remplit son ventre (son intérieur), il affaiblit sa volonté, et il fortifie ses os."

Dans la traduction la plus courante [du Docteur Marc Haven et Daniel Nazir] il ne semble pas y avoir ce balancement yin yang. A part peut-être le corps (yin) : ventre et os ; et l'esprit (yang) :
coeur, volonté

2. "Vider les esprits mais remplir les ventres ;
Affaiblir les aspirations mais renforcer le caractère ;"

En utilisant le "mais", on fait bien la distinction entre ce qu'il faut renforcer et affaiblir, mais cela forme des couples yin yang dans une sorte d'intéraction ou de condition.

J'ai un peu de mal à comprendre ce que signifie "renforcer son caractère" et quelle en est l'utilité.

Lu yi (discussion initialement développée sur le Forum du Tao)


Tao 19/05/2011 11:23






Citation:




J'ai un peu de mal à comprendre ce que signifie "renforcer son caractère" et quelle en est l'utilité.





 


Moi aussi quelque part... Je suis parti de la citation du philosophe Alain "penser, c'est dire non". Dans cet esprit, renforcer son caractère équivaudrait à dire non aux
manipulations, à se réveiller, à sortir de la caverne, à prendre le chemin du Tao. Ne faut-il pas en effet du caractère pour avoir le courage (traduction de Stephen Mitchell) de changer ses
habitudes de confort et penser "autrement" voire non-penser, non-agir ?

A nouveau, il ne devrait pas y avoir dans "caractère" le sens d'ego ou de manifestation de son individualité par rapport aux autres. Autres perspectives et explications sur le blog...

"Fortifier ses os" est bien compréhensible s'il s'agit des conseils que le sage s'applique à lui-même (il se soumet à une ascèse physique) mais un peu plus difficile à comprendre lorsqu'appliqué
au peuple. Comment donc fortifier leurs os ? Par leur travail - exploitation des puissants (vision négative) ou par l'exercice physique de style Tai Chi ou Qi Gong (vision positive). De
nombreuses traductions de ce passage prêtent à confusion voire à mon avis caricaturent la vision de Lao Zi... mais c'est ce qui fait tout le charme d'une tentative de nouvelle version et d'un
échange autour du texte!

Frat'airnellement,

Benoît (discussion en provenance du Forum du Tao)



Lu Yi 19/05/2011 10:54


Bonsoir Benoît

C'est une belle traduction. Merci !

Pourquoi ne pas dire : "Vider son esprit, remplir son ventre" ?

Personnellement ça ne me dérange pas d'utiliser "le coeur" pour Xin et la "volonté-intention" pour Yi. Des termes souvent utilisés dans l'alchimie taoïste et dans les arts internes aussi.

Même dans la théologie chrétienne, après 2000 ans, ils n'ont pas réussi à se mettre d'accord (et tant mieux) sur des termes comme "âme", "esprit" et "coeur". Les mystiques utilisent le "coeur" pour
la partie la plus profonde de l'esprit, la plus subtile, la plus proche de Dieu.

"Fortifier ses os" me semble aussi intéressant dans d'autres traductions. Les os c'est ce qu'il y a de plus YIN dans le corps, le plus dur. Il y a aussi le Yin (à l'intérieur) du Yin (des os) : la
moëlle et le cerveau.
Là aussi on retrouve des pratiques alchimiques et d'"immortalité" comme "la régénération de la moëlle".

Je ne savais pas que ce même mot "gû" pouvait signifier os ou caractère. Il est vrai que là ça change le sens de la phrase, mais pourquoi pas.

Lu Yi (initialement posté sur le Forum du Tao)


Tao 19/05/2011 10:56



Bonjour Lu Yi,

Pourquoi pas, en effet ? J'ai utilisé "les" parce que je parle des "soins" du sage et que cela permet d'englober à la fois le sage et les hommes. C'est d'ailleurs aussi le choix des autres
traducteurs, à l'exception de Stanislas Julien.

Coeur ou esprit, les deux sont justes puisqu'il s'agit du même mot et l'on pourrait tout aussi bien considérer que le Sage souhaite limiter les passions. Par contre, si l'on se réfère à
l'interprétation des mystiques (coeur comme la partie la plus profonde de l'esprit) alors n'y aurait-il pas contradiction à vouloir le vider ?

"Fortifier les os" est juste et il est possible que ce soit le sens souhaité par Lao Zi: après le ventre, les os, le tout visant à assurer la santé et la longévité. J'avoue aimer sortir des
sentiers battus lorsque je trouve d'autres sens possibles: cela permet la confrontation d'idées! Pas impossible néanmoins que je revienne à terme sur la traduction communément admise...

Une question Lu Yi: si les os correspondent à ce qu'il y a de plus yin, quel terme correspondrait dans ce paragraphe à ce qu'il y a de plus yang ? Il me semble en effet que Lao Zi vise
constamment à contrebalancer l'un par l'autre et l'on retrouve souvent dans son texte la figure du Tai Chi.

La plupart des traductions de ce passage donnent un Lao Zi un côté très machiavélique: si l'on s'en tient à certains traducteurs, ce serait presque, pour le peuple "du pain et des jeux"! Comme je
n'y crois pas une seconde, j'ai souhaité suggérer une autre version.

Frat'airnellement,


Benoît (réponse initialement postée sur le Forum du Tao)



Olivier 19/05/2011 10:53


Benoît Saint Girons a écrit: "Je dirai donc que le texte original est un don à chérir et que nous sommes ses serviteurs..."

Très bel esprit, Benoît ! Et en plus, c'est fort juste !

Ce que je voulais dire c'est que mon humble avis sur la question ne doit guère influencer le résultat de ton travail, et en tous cas pas directement (c'est pourquoi une discussion par argumentaire
me semble peu constructive). Je pense que lorsqu'on traduit l'ouvrage de référence sur le Tao, la meilleure référence est le Tao lui-même. Ainsi, si un mot Chinois présente plusieurs sens, ton
instinct te proposera certainement un choix, sans que tu en connaisse réellement la raison. Ce n'est pas toi qui choisit ? c'est parfait ! C'est cela le non être.
Je serais surpris qu'avec cette méthode, l'ensemble ne prenne pas une cohérence, qui elle aussi peut être trouvée de manière intuitive. Ainsi tu supprimeras naturellement ton influence sur le Tao
Te King. Est-il possible que cela ne soit plus fidèle à Lao Tseu ? J'en doute... Lao Tseu s'est suffisamment rapproché de l'Absolu, il l'a suffisamment incarné pour qu'on puisse être sur que c'est
bien toujours lui (et d'autres bien sûr) qui guide nos intuitions.

Amicalement,

Oliver (initialement posté sur le Forum du Tao)


Olivier 19/05/2011 10:48


Pour le fond, il ne s'agit pas d'ergoter entre toi et moi...
Ce qui compte c'est ce que dit le Tao à un instant chez une personne donnée. Cette voix là, on peut la porter haut et fort.
Ma question est donc celle-ci :
Ta traduction est elle instinctive, intuitive, ou réfléchie, documentée ?

Et je finirai par une citation qui montre bien que le Tao est à l'oeuvre au coeur de tous les hommes (les "grands" comme les "petits"):
" Le mental intuitif est un don sacré, et le mental rationnel est un serviteur fidèle.
Nous avons créé une société qui honore le serviteur...
Et a oublié le don."
Albert Einstein

J'espère ne pas paraître trop directif, car je ne voudrais pas influencer ta louable démarche.

Amicalement,

Oliver (publié initialement sur le Forum du Tao)


Tao 19/05/2011 10:50


Re-bonjour Olivier, Il n'a jamais été question d'ergotage mais plutôt d'une meilleure compréhension d'un texte constitué de caractères polysémiques. Pour répondre à ta question, je dirais "tout
cela sans doute" mais avec tout de même une attention précise aux caractères chinois. Mon projet est en effet moins de donner le "Tao de Benoît" (démarche entreprise par exemple par l'auteur
Stephen Mitchell qui, ne parlant pas chinois, se retrouve avec une version largement subjective) que de permettre à chacun de faire sa propre traduction du Daode Jing. Ma version n'est ainsi qu'une
parmi d'autres et il va de soi qu'elle reflètera mes propres valeurs voire évoluera. Elle devrait néanmoins rester cohérente avec le sens des caractères. L'intuition est une belle chose mais, sans
attention au texte originel, il y a de forte chance de s'éloigner de Lao Zi, comme je le constate ponctuellement dans les autres traductions. Je dirais donc que le texte original est un don à
chérir et que nous sommes ses serviteurs... Frat'airnellement, Benoît (réponse initialement postée sur le Forum du Tao)