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4 avril 2018 3 04 /04 /avril /2018 08:00

Un second chapitre tout aussi fondamental que le premier et beaucoup plus concret avec ni plus ni moins que la règle de vie du Sage taoïste : la non-action, le lâcher prise, l’acceptation du flux du Tao.

 

1

天下 , .

Comprenant le beau, le laid apparaît.

2

, .

Comprenant le bien, le mal apparaît.

3

,

Ainsi, il y a et il n’y a pas s'engendrent,

4

,

Difficile et facile s'entremêlent

5

,

Qualités et défauts se complètent

6

 

Supérieur et inférieur s'inversent,

7

,

Bruit et voix s'harmonisent,

8

.

Avant et après se suivent.

9

圣人 ,

Ainsi, le Sage travaille à non-agir,

10

,

Enseigne sans parler,

11

,

Accepte toute chose sans humeur,

12

,

Mène sa vie sans la posséder,

13

;

S’accomplit sans rien attendre,

14

.

Développe ses mérites sans s’y attacher.

15

, .

Solitaire, sans attache, présence.

 

Cliquer sur le numéro de phrase vous transportera directement aux explications de la phrase en question. Après le désordre ordonné, voici l’ordre apparent…

 

Déjà plus grand choix de vidéos mais il reste l’essentiel... 

 

Prononciation en chinois  

(Chap 2 de 0:43 à 1:30) 


 

 

Explications sous titrées chinois du chapitre 2

(juste pour réaliser qu’il y a des choses à dire) 


 

 

Et surtout la version chantée et la Cérémonie Taoiste
(avec néanmoins quelques différences subtiles)


 

 

Commentaires :

 

Un paragraphe particulièrement riche en sens (et en "non-sens") !  Lao Zi commence par rappeler les erreurs que tous () commettent sous le ciel (天下) : s’attacher aux habitudes et préjugés de la culture ou de l’époque et considérer que le beau () présenté, le beau caricaturé est Le Beau ou que le bien () est Le Bien.  

 

Une autre explication à ces deux premières phrases est qu’aucun qualificatif ne peut exister sans son contraire, comme par exemple le beau () sans le laid ou le bien () sans le pas-bien (不善). Penser à l’un n’a aucun sens sans référence à l’autre. Tous sont « entrés dans ce monde par la porte commune », tous sont « sortis du Principe Un », ce qui prolonge le Chap1 et évoque la figure du Tai Chi, les « deux états alternants du Principe, yin et yang, concentration et expansion […] l’alternance de son repos et de son mouvement, crée le jeu des causes et des effets, un va-et-vient incessant. » (Léon Wieger)

 

Lie Zi le dit différemment : « La Voie de l’Univers est tantôt Yin tantôt Yang […] La nature d’un être est tantôt dureté, tantôt mollesse. […] Ce qui naît, c’est la mort, mais le principe de vie est inerte. Ce qui est formé, c’est le fruit, mais le principe de forme est impalpable. Ce qui est sonné, c’est le son, mais le principe du son est inaudible. Ce qui est coloré, c’est l’ornement, mais le principe de la couleur est incolore. Ce qui est épicé, c’est la saveur, mais le principe du goût est insipide. » (I-4, p.18)

 

 

yin_yang_oeil.jpgCréation de Jim Thompson

 

 

A noter, à nouveaux chez Lao Zi, deux traductions possibles radicalement différentes autour du sens de qui signifie "se terminer" ou "ainsi" : soit le laid et le mal disparaissent, soit au contraire ils apparaissent. Cette dernière version est reprise dans toutes les traductions car elle est en cohérence avec la suite, axée sur la mise en parallèle des antonymes ainsi que le goût des paradoxes de Lao Zi. Quoi qu’il en soit, il y a bien à nouveau dynamique et démonstration par l’exemple de la nature du Tao, qui ne peut en soit ni apparaître, ni disparaitre !

 

Suit une mise en apposition de termes apparemment contraires (il y a et il n’y a pas , difficile et facile , long et court , etc.) mais en réalité intimement liés ensemble, indissociables. Le monde a besoin de deux facettes pour être en harmonie de même qu’il faut deux jambes pour être stable et se tenir droit. Le raisonnement binaire occidental n’en apparaît que plus superficiel. 

 

Voici ce qu’en dit Jianzhi Sengcan (僧璨) – appelé Kanchi Sosan en japonais – le troisième Patriarche du mouvement Chan (Zen en japonais), dans le premier chapitre de son poème Xinxin Ming (信心銘), le plus ancien texte Chan :

 

La Grande Voie n’est pas difficile

Pour ceux qui n’ont pas de préférences.

Quand l’amour et la haine sont tous deux absents,

Tout devient clair, sans masque.

Si pourtant, vous faites la plus petite distinction,

Le paradis et le terre se retrouvent infiniment séparés.

Si vous souhaitez voir la vérité,

Alors n’ayez pas d’opinion pour ou contre.

Opposer ce que l’on aime à ce que l’on n’aime pas,

C’est la maladie du mental.

 

Voici également le Logion 22 de l’Evangile de Thomas, découvert en 1946 à Nag Hammadi, en Egypte :

 

Jésus leur dit :

Quand vous ferez le deux Un,

et le dedans comme le dehors,

et le dehors comme le dedans,

et le haut comme le bas,

et quand du mâle et du femelle un seul vous ferez

afin que le mâle ne soit plus mâle,

ni femelle femelle,

alors, vous entrerez dans le Royaume.

 

Amour et haine, paradis et enfer, pour et contre, dedans dehors, mâle femelle,… Nous pourrions aussi y ajouter vide et plein, actif et passif, chaud et froid, centre et périphérie, moi et toi, lumière et ombre, pluie et soleil, début et fin, pile et face, vitesse et lenteur, chance et malchance, Saint et pécheur, fort et faible, conscience et inconscience, arrivée et départ, etc. L’illusion a pour origine la division !

 

 

Le paragraphe se termine par une évocation du caractère et de la vie du Sage (圣人) ou Saint-Homme. Il pratique le non-agir ( ) afin de ne pas avoir à choisir une action plutôt qu’une autre, ne pas avoir à imposer une volonté personnelle et donc relative à l’ordre du Tao, être en adéquation parfaite avec le flux cosmique. Ce principe serait à mettre en parallèle avec la conception chrétienne où la nécessité de l’action chez l’homme apparaît dès la Genèse : « Et Dieu les bénit, disant : Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur tout le bétail, sur toutes les bêtes sauvages et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre. » (Genèse 1,28)  A une nature apparemment à soumettre et à exploiter par l’action[1], Lao Zi substitue une nature à suivre et à respecter par la non-action, par la non-violence, par le renoncement à l’ego. « Non-agir n’est pas ne-pas-agir. Non-agir est ne-pas-agir-pour-soi-contre-le-monde. Il y a derrière cette notion capitale de wu-wei une pratique profonde du détachement, du non-attachement plutôt, une dénonciation de l’ego, de l’egoïsme, de l’egotisme, de l’egocentrisme. » conclut Marc Halévy.[2]

 

Le travail ou la responsabilité () du Sage, en tant qu’exemple pour la multitude, consiste à adopter ce principe, jusqu’à arriver à enseigner sans parole, sans discours (), par sa seule présence. Seul le silence est en effet à même de laisser le Tao s’exprimer tandis que la parole est forcément personnelle et donc relative. « Dans le silence, l’ordre cosmique peut pénétrer » déclara le maître zen Taïsen Deshimaru à Marc de Smedt.[3] Le Tao se vit et se passe de tout commentaire. La preuve, n’est-ce pas, avec ce blog !

 

Deux interprétations sont ensuite possibles en fonction de la traduction donnée à  : soit les "dix mille êtres" pour un descriptif des interactions entre le sage et les hommes, soit, et c’est ici notre préférence, "toutes les choses" pour une continuité sur le lâcher prise du sage : absence d’interférence ( ), absence de possession ( ), absence de dépendance ( ), absence d’attachement ( ) et au final absence de départ ( ), qu’il serait tentant d’associer à la mort : en ce qu’il reflète le Tao et est en communion avec lui, le Sage ne saurait disparaitre ou, pour le moins, ne craint pas de disparaître, comme nous le verrons au Chap 7.

 

Le Mendiant

 

[1] Mon frère missionnaire catholique à Singapour me fait très justement remarquer que « C’est un contre-sens que de coller nos problématiques sur un texte qui en reflète d’autres ». Selon lui « jusque là, l’homme se percevait comme soumis à la nature (vue comme puissance des dieux) et dominé par elle », d’où l’utilisation des mêmes mots « soumettre » et « dominer » pour souligner le changement de paradigme et non inviter à exploiter la nature, comme nous aimerions parfois le penser. Avouons en effet une tendance un peu masochistes vis-à-vis de nos propres cultures et une inclinaison à penser que l’herbe est toujours plus verte ailleurs. La vérité est que la pollution relève moins de notre tradition judéo-chrétienne que de l’avidité capitaliste, comme le démontre le conte à rebours écologique De l’air ! (disponible gratuitement sur le site du Mendiant). Reste une perception de la nature très différente selon la Bible ou le Daode Jing…

[2] Marc Halévy, Le taoïsme, Eyrolles, 2009, p.80. A mon avis le texte le plus clair et le plus moderne sur le taoïsme. Dans tous les cas une référence !

[3] « In silence cosmic order can penatrate », Marc de Smedt, Eloge du silence, Albin Michel, 1986, p.234

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