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11 juillet 2018 3 11 /07 /juillet /2018 07:00

Pourquoi la nature nous ignore naturellement. Pourquoi nous passerons tous du centre (du monde) au rien pour nous fondre dans le Tout.

 

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tiān dì bù rén, yǐ wàn wù wéi chú gǒu

Ciel – Terre – Pas – Sensible, Ainsi – Dix mille – Êtres – Signifier/Devenir – Chien-de-paille

 

[rén] signifie bienveillance, bienveillant, bienfaisant, humanité, sensible ou noyau. Le caractère est bâti autour du sentiment entre deux personnes dont on notera la même prononciation [rén]. Ce terme central est difficilement traduisible. On pourrait parler d’une éthique des relations, de tout ce qui doit être fait pour garantir l’harmonie entre les êtres.  Anne Cheng parle du « sens de l’humain » et y voit « l’homme qui ne devient humain que dans sa relation à autrui », « ce qui constitue d’emblée l’homme comme être moral  dans le réseau de ses relations avec autrui. » Elle finit par le traduire, par défaut, par « qualité humaine » ou « sens de l’humain ». (p.68) A noter qu’il s’agit d’un terme clé dans les Entretiens de Confucius, d’un « pôle vers lequel tendre à l’infini » que Lao zi remet donc ici en question.  

 

  [wéi] Cf. 2-1.   刍狗 [chúgǒu] signifie chien-de-paille, objets rituels confectionnés avec soins puis écrasés et brûlés. Ces chiens de paille (ou de papier), tout comme les « tigres de papier » sont utilisés dans les rituels taoïstes pour écarter les mauvais esprits (supposés découler alors des constellations du Chien Céleste 天狗[tiāngǒu] ou du Tigre Blanc 白虎 [báihǔ]), lors de maladies, pour expier ses fautes ou dans un cadre préventif (nouveau chantier, commerce, bonheur…). Le Zhuangzi précise le soin apporté à ce rituel dans le chapitre XIV : « Avant d'être exposés les chiens de paille sont mis dans des boîtes en bambou et enveloppés de brocart ; le médium (shi) et l'invocateur (zhu) observent un jeûne avant de les prendre. Mais une fois exposés, les passants leur écrasent la tête et le dos, les coupeurs de foin les ramassent pour les brûler, et c'est fini. Si quelqu'un devait les reprendre et les remettre dans leur boîte, enveloppés dans du brocart, et séjourner ou dormir à proximité, il aurait non seulement de mauvais rêves, mais encore deviendrait probablement possédé [par eux] à chaque fois.» Une fois leur rôle joué, les chiens-de-paille doivent en effet être brûlés et oubliés. [1]

 

tigre papier

 

Trad. 1 :

Le Ciel et la Terre ne sont pas des êtres humains, sont sans sentiments humains, sans vertu d’humanité, sans affections particulières, indifférents aux passions humaines. Ils regardent les dix mille êtres, les vivants, ils traitent les êtres, toutes les créatures, comme chien-de-paille.

« A Ciel-et-Terre point d'affections. Tout lui est chien-de-paille. » (François Huang et Pierre Leyris)

► Les lois de l’univers et de la nature sont amorales – c'est-à-dire qu’elles s’établissent en dehors de tout concept de morale – et donc sans sentiments vis-à-vis des créatures qui naissent et qui meurent, qui sont « un mode éphémère dans le cours infini de la vie universelle » (Marcel conche). L’idée de « traiter » ou de « regarder les vivants comme » est ainsi paradoxale dans le sens où la nature ne saurait s’intéresser "activement" aux créatures qu’elle a enfanté (Cf. 1-4)  Selon le commentaire de Wang Bi « Le ciel et la terre laissent les choses être telles qu’elles sont. Ils n’interviennent pas, ne créent pas, de sorte que les dix mille être s’ordonnent et se régulent d’eux-mêmes. […] S’ils intervenaient, créaient, donnaient, alors les êtres perdraient leur authenticité. […] Si le ciel et la terre étaient bienveillants, les êtres ne pourraient pas remplir d’eux-mêmes leur fonction. » (Despeux, p.226)

 

Trad. 2 :

« Le Tao ne prend pas parti; il donne naissance au mal comme au bien. » (Stephen Mitchell)

► Complètement à côté du texte original, cette absence d’implication va dans le sens d’une nature qui fonctionne hors du cadre des sentiments humains, de manière spontanée. La notion du bien et du mal est néanmoins contradictoire puisque le Tao est justement supposé être au-delà de ces concepts !

 

Contre-sens ?

Affirmer que Ciel et terre « ignore la bienveillance » ou sont « sans bonté » est une traduction littérale mais un contre-sens sauf à ajouter qu’il ignore aussi la malveillance ou la méchanceté. Le terme de « rude » convient encore moins car il induit l’idée absurde de volonté alors que la nature n’agit pas en conscience mais selon le Tao ! 

 

♫ A Nature amorale, créatures chiens-de-paille

« Le soleil ne brille pas pour prodiguer sa lumière à une humanité qu’il se désolerait de voir plongée dans les ténèbres ; aussi, quand les hommes ouvrent leurs portes et leurs fenêtres pour prendre de la lumière, le soleil n’intervient-il en rien. La terre ne prodigue pas ses richesses pour secourir le dénuement de l’humanité. Aussi, quand les hommes coupent les arbres et fauchent les herbes pour se procurer le nécessaire, la terre n’intervient-elle en rien. » (Les Quatres Canons de l’empereur Jaune, p.221)

 

Réflexions :

1. La nature n’est ni bonne ni mauvaise et elle se fiche royalement de nous !  A nous, si nous nous aimons, de respecter notre nature et de vivre notre vie le plus respectueusement possible.

2. Inspirons-nous de la nature et cessons de plaquer sur les évènements les notions de bon ou de mauvais, de bien ou de mal. Prenons du recul et acceptons ce qui arrive comme ce qui devait arriver. Fatalisme ? Indifférence ?  Si je peux changer quelque chose, alors pourquoi pas, mais si je ne peux rien y faire, alors à quoi bon ?

3. Nous ne sommes pas grand-chose au regard de l’univers : nous avons un petit tour à faire dans le banquet de la vie avant de disparaître. Chaque chose en son temps. Chaque chose fait son temps.

4. Réponse de Lao zi à la question de la non-intervention divine, du pourquoi du malheur sur Terre : nous laisser être authentique et responsable ! « Tu dois aimer Dieu sans considération de son amabilité, autrement dit : pas parce qu’il serait aimable ! Dieu n’est pas du tout aimable, il est au-dessus de tout amour et de toute amabilité » dit d’ailleurs Maître Eckhart (p.133)

 

Le Mendiant

 

[1] Kristofer SCHIPPER, Chiens de paille et tigres en papier : une pratique rituelle et ses gloses au cours de la tradition chinoise, In: Extrême-Orient, Extrême-Occident. 1985, N°6, p.83-94.

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