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Mercredi 2 novembre 2011 3 02 /11 /Nov /2011 06:49

Pourquoi le féminin est sombre et mystérieux. Comment le vide est immortel et créateur. Pourquoi les deux notions sont liées.

 

 

gǔ shén bù sǐ, shì wèi xuán pìn

Vallée – Esprit – Pas – Mourir – Être – Appeler – Mystérieux/Sombre – Femelle

 

[gǔ] signifie vallée, gorge, céréal, grain ou millet avec, pour certains commentateurs, une extension vers l’idée de « nourrir ».  [shén] signifie dieu(x), divinité(s), surnaturel, magique, esprit ou intelligent. [sǐ] signifie mourir, la mort, le mort, à mort ou mortel mais aussi infranchissable, implacable, inflexible ou rigide. () [wèi] signifie dire, appeler, parler de, nom, signification ou sens, Cf. 1-8. [xuán] signifie noir, sombre, profond, obscur, abscons, peu fiable, incroyable ou mystérieux, Cf. 1-8 [pìn] est un caractère peu usité signifiant femelle. Comme le souligne Marcel Conche, il est utilisé à la place de femme afin d’écarter tout anthropomorphisme.

 

Trad.1 :

Le Shen/l’esprit/l’âme de la Vallée/du val/des profondeurs est immortel/impérissable/ne meurt pas, on l'appelle, ceci évoque, là réside/ c’est elle qu’on appelle la Femelle Mystérieuse, la femelle obscure, le principe féminin, l’insondable féminin.

♥ « L'esprit de la vallée ne peut mourir. Mystérieux féminin. » (Ma Kou)

► Après le soufflet, voici l’image de la Vallée, l’espace vide entre deux montagnes, pour continuer à exprimer, cf. 5-3, le vide-créateur, souffle inépuisable (le terme esprit vient du latin spiritus qui signifie « souffle ») et source de toute vie, d’où l’analogie avec la matrice femelle, la « Grande Mère » comme l’appelle Stephen Mitchell. « L’image de la vallée est la plus suggestive, elle est ample, vaste, vide et peut accueillir les eaux, de même que celui qui nourrit sa vie est vide et accueille le souffle de l’harmonie, le souffle céleste, les divinités qui viennent en lui, ou encore la Voie selon l’interprétation des maîtres célestes » (Catherine Despeux, p.75)

 

La notion de « principe féminin » évoqué par Didier Gonin nous interpelle sur la notion de Yin, principe féminin de la nature associé à ce qui est négatif, froid, sombre et mystérieux. Dans sa version simplifié  , le radical [fù] est une simplification de qui désigne une monticule, une butte mais aussi l’adverbe abondant. Il est associé à yuè qui est la lune (le Yang est associé au soleil )  La version traditionnelle, que l’on retrouve encore à Hong Kong, en Corée ou au Japon s’écrit avec le même radicalassocié cette fois à [yīn], composition de [jīn] qui signifie maintenant ou aujourd’hui et de [yún] qui signifie nuage.  Le sens littéral serait donc « la partie nuageuse de la butte. »  Selon le Shuowen jiezi, dictionnaire de la dynastie Han, le sens de yin est : « sombre, [comme] le sud de l'eau ou le nord de la montagne »  (Wikipédia) L’analogie de l’alternance de l’ombre et du soleil sur une montagne et une vallée est traditionnellement utilisée pour exprimer la relation entre le Yin et le Yang. « En Chinois ancien, yin et yang signifient respectivement « ubac » et « adret », soit les versants ombragés et ensoleillés d’une vallée ou d’une montagne… […] Selon la position du soleil au fil du jour, l’adret devient ubac et vice versa… ce qui n’est pas le cas pour les binaires occidentaux plus dualistes. » (Marc Halévy, p.57-58)

 

vallee_nb.JPG

 

Trad.2 :

« L’entretien des âmes [intérieures] pour ne pas mourir, on le désigne aussi sous les noms d’insondable et de féminin » (traduction de Catherine Despeux selon le commentaire du Maître du Bord du Fleuve, p.228)

► « L’insondable, c’est le ciel ; chez l’homme cela correspond au nez. Le féminin, c’est la terre ; chez l’homme, cela correspond à la bouche. » explique Catherine Despeux. Le ciel procure le souffle qui pénètre l’homme via le nez. La terre procure la nourriture qui pénètre l’homme via la bouche. Respiration et nourriture sont les deux éléments clés de la vie. Dans cette version, le terme [gǔ] a donc été pris dans le sens de grain ou de céréale pour signifier l’idée de « nourrir ». Les termes [xuán] et [pìn] ont également été différenciés et font allusion à des parties du corps, le nez et la bouche.

 

Trad.3 :

« Si l’on désire que son âme ne meure pas, il faut se référer à l’insondable et au féminin » (traduction de Catherine Despeux selon le commentaire de « Je me tourne vers vous », p.230)

► « Le féminin, c’est la terre, de nature paisible […] Si un homme veut concentrer son essence, son esprit doit être à l’image de la terre, comme une femme, et ne pas agir en se donnant la priorité » explique Catherine Despeux. On retrouvera cette idée de l’impassibilité féminine en 10-5. Cette interprétation est néanmoins basée sur l’utilisation du terme [yù] signifiant « désir ou désirer » plutôt que le classique [gǔ]. On y remarquera en effet le même radical [gǔ].

 

Trad.4 :

« L’esprit, vide comme le val, est au-delà de la mort, insondable détachement et féminine souplesse. » (traduction de Catherine Despeux selon le commentaire de Cheng Xuanying, éminant taoïste des Tang, p.233)

► Nous avons là une traduction influencée par la pensée bouddhiste : « le Val est l’espace vide, la sagesse efficiente et merveilleuse, la prajna des bouddhistes. L’esprit ayant réalisé la vacuité est détaché de la vie et de la mort, du samsara. L’insondable évoque l’état indicible de l’esprit qui ne demeure dans aucune notion ; le féminin suggère sa souplesse » explique Catherine Despeux.

 

♫ L’esprit immortel de la vallée évoque l’obscur féminin

Nous aurions pu pousser l’audace jusqu’à remplacer « obscur féminin » par le concept de « yin » mais il nous faut aussi rester fidèle au texte et à cette idée de mystère.

 

Réflexions :

1. Laozi n’a pas finit de faire couler de l’encre car il n’y a pas que le principe féminin qui est obscur !

2. Quel homme n’a pas déploré l’obscurité féminine ?  Mais n’est-ce pas cela – cette mystérieuse complémentarité – qui donne un intérêt à la relation ?

3. La femme ne vient pas de Vénus, d’une autre planète, mais – tout comme les hommes d’ailleurs – de la vallée profonde, d’un lieu où il possible de retourner en se recentrant sur soi, en faisant le vide dans son esprit, pour se reconnecter à l’énergie de l’univers, à l’esprit immortel de la vallée.

4. L’âme est immortelle parce qu’elle demeure mystérieuse, ne peut être définie précisément, est détachée du matériel.  L’immortalité requiert le détachement, la non-action, Cf. 2-15.

 

Le Mendiant

 

 

Par Tao - Publié dans : Chapitre 6 - Communauté : Tao
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Vendredi 22 juillet 2011 5 22 /07 /Juil /2011 07:00

Un paragraphe pouvant être mal interprété sur les relations entre le Tao et les hommes, le Sage et ses concitoyens mais aussi une ouverture sur la respiration et le vide cosmique, source de toute vie.

 

 

1

,  

A nature amorale, créatures chiens-de-paille

2

,  

Au sage détaché, autrui chien-de-paille 

3

 

L’espace ciel-terre tel un soufflet ou une flute ? 

4

,  

Vide inébranlable à l’usage inépuisable

5

,

Parler épuise. Mieux vaut se recentrer. 

  

Cliquer sur le numéro de phrase vous transportera directement aux explications de la phrase en question. Après le désordre ordonné, voici l’ordre apparent…

 

 

Les vidéos de l'internet chinois:

 

Prononciation (Chap 5 de 2:33 à 2 :56)

Et version chantée:

 

 
Commentaires:

 

Ce chapitre court mais profond s’ouvre sur le détachement de la nature ( ) et du sage ( ) vis-à-vis du commun des mortels c'est-à-dire des créatures ( ) pour l’un et des hommes, des « cent familles » ( ), pour l’autre, désignés à chaque fois comme « chiens-de-paille » ( ).

 

Cette expression n’est en rien péjorative dans le sens où les « chiens-de-paille » ont une fonction spécifique à mener et sont maniés avec précaution et dévotion lors de leur usage. Par contre, une fois leur rôle accompli, ils sont détruits et oubliés. Lao zi utilise peut-être cet image comme une symbolique de la mort et invite à ne pas inutilement ajouter de sentiments à ce qui n’est somme toute qu’un passage naturel, qu’une transition vers autre chose.

 

Michel Coquet, dans son ouvrage Pourquoi sommes nous sur Terre, invite également à la retenue : « Il n’y a pas de mal à aimer, il n’y a même rien de plus beau ! Ce qui n’est pas souhaitable, par contre, c’est de s’attacher à l’âme défunte, de la retenir et de lui rendre la tâche de se libérer encore plus difficile ».  Rappellons que, suite à la cérémonie, les chiens-de-paille ne doivent pas être repris sous peine d’attirer sur soi le malheur ou les cauchemars.  

 

La nature est amorale, pas sensible ( ) mais le sage est homme et il lui faudra donc suivre la nature, apprendre l’art du détachement, comprendre le caractère éphémère de toute chose, devenir insensible aux notions de bien et de mal, repousser son ego, ne pas se focaliser sur les situations particulières, pour accepter la mort comme la juste contrepartie de la vie et arriver à étendre sa bienveillance à tous les êtres.

 

Mais peut-être Lao zi se contente-t-il simplement de prôner le détachement du sage vis-à-vis du peuple afin de ne pas tenter de le manipuler mais au contraire lui laisser sa spontanéité, sa liberté de faire. Ou alors souhaite-t-il inviter le sage à se préserver des déceptions d’un peuple forcément peu réceptif à ses propos, ne rien attendre des autres, les dénigrer (« chiens ! ») pour ne point être déçu ?  Cette dernière interprétation, proche de celle de « Je me tourne vers vous », semble néanmoins trop malsaine pour être retenue.

 

Laozi tao2

 

Côté « politique », Wilhelm et Duyvendak soulignent que Lao zi s’oppose dans ce chapitre à la notion confucianiste de ren (). En effet, Cyrille Javary souligne que cet idéogramme « revient plus de 100 fois dans les Entretiens [de Confucius] et fait l’objet exclusif de 58 paragraphes. » [1]  Lao Zi nie cette qualité au niveau de la nature mais également en tant qu’aspiration du Sage et remet donc en question et sans ambiguïté ( ) l’un des concepts clés du confucianisme. Au-delà des notions de mansuétude [shù], de respect pour autrui, de bienveillance ou de tolérance attaché à , nous y retrouvons en effet également la notion de piété filiale [xiào] et le respect des rites. « Pour Confucius […] se comporter humainement, c’est se comporter rituellement. Yan Hui demande ce qu’est le ren. Le Maître dit : « Vaincre son ego pour se replacer dans le sens des rites, c’est là le ren » précise Anne Cheng (p.73) Or il est clair que, pour Lao zi, le rite est contraire à l’abandon du sage au naturel, au Tao.

 

L’homme est symboliquement le lien entre le ciel et la terre et Lao zi nous décrit cet espace comme vide () et par la même infini de potentiel, impossible à soumettre (), à l’image d’un soufflet () ou d’une flute () qui n’existent que par leur vide intérieur et pourtant ne cessent de disperser, de faire sortir (), ce qui rejoint 4-1.

 

Acupuncteur, le Dr. Henning Strom souligne dans ses commentaires de ce chapitre que « dans le microcosme homme, l’intervalle entre le Ciel (la tête) et la Terre (le ventre) est le thorax (avec sa fonction respiratoire) qui est comme un soufflet de forge qui est tantôt vide, tantôt en mouvement. Celui qui se tient dans le juste milieu entre le Ciel et la Terre (chez l’homme le cœur) profite pleinement de cette respiration cosmique. »

 

Vide d’ego, le sage évite de parler (), de se disperser à l’extérieur, vers la multiplicité, et au contraire s’attache plutôt à se recentrer vers l’Unité, vers le dedans, à respecter () le milieu (), à se fondre en lui, vers ce « vide inébranlable à l’usage inépuisable ».

 

Il n’y a pas d’arbre d’illumination (bodhi),

Ni cadre de miroir brillant.

Puisque, intrinsèquement, tout est vide,

Où la poussière peut-elle s’attacher ?[2]

 

 

Le Mendiant




[1] Dossier Les sagesses chinoises, Le Monde des religions, 24 juin 2011.

[2] Discours et sermons de Houeï-Neng, sixième patriarche zen, Albin Michel, 1984, p.45

Par Tao - Publié dans : Chapitre 5 - Communauté : Tao
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Mercredi 20 juillet 2011 3 20 /07 /Juil /2011 07:00

Pourquoi le silence est respect du Tao. Pourquoi la parole nous fait passer à côté de l’expérience.

 

,  

duō yán shù qióng, bù rú shǒu zhōng

Beaucoup – Parler – Souvent – Epuisé, Pas – aussi bon que – Observer/Respecter – Milieu

 

[duō] signifie beaucoup, multi ou nombreux. [yán] signifie discours, mot, dire, parler. Cf. 2-10. () [shù] signifie nombre, chiffre ou plusieurs. Prononcé [shǔ] il signifie compter, énumérer ou lister. Prononcé enfin [shuò], il signifie fréquemment ou de manière répétée. () [qióng] signifie pauvre, épuisé, extrêmement, limite ou fin. [rú] signifie comme si, en conformité avec ou être aussi bon que (dans des phrases négatives) [shǒu] signifie garder, défendre, observer, obéir, respecter ou proche de quelque chose.

 

[zhōng] signifie le milieu comme dans 中国 [Zhōngguó], l’empire du milieu ou la Chine mais aussi le centre, entre deux extrêmes, moyen, intermédiaire, à l’intérieur (de la maison par ex.) ou dans (un jardin par ex.) « Axe, pivot, centre, position médiane, autant de sens que l’on peut donner à ce terme zhong qui évoque aussi la recherche de l’équilibre entre des contraires ou de l’harmonie entre des opposés, la politique de l’alliance et du compromis, la position d’où il est possible de régner en maître sur les confins » selon Catherine Despeux (p.130). Anne Cheng souligne toutefois l’erreur de considérer cette notion comme étant « le souci précautionneux de garder le « juste milieu » entre deux extrêmes » ou « un compromis frileux qui se satisferait d’un « moyen terme ». Les penseurs chinois ont « tout au contraire décrit le Milieu comme « l’extrémité de la poutre faîtière », celle qui tient ensemble tout l’édifice et dont tout le reste dérive […] Le Milieu n’est donc pas un point équidistant entre deux termes, mais bien plutôt ce pôle dont l’attraction nous tire vers le haut, créant et maintenant dans toute situation de vie une tension qui nous fait aspirer toujours davantage à la meilleure part de ce qui naît entre nous. » (Anne Cheng, p.42)

 

zhong tao

 

Trad.1 :

Celui qui en parle beaucoup (du Tao) est souvent réduit au silence, va souvent à l’extrême et s’épuise. Il vaut mieux observer le (juste) milieu, rester (ancré) au centre, s’insérer en lui, en pénétrer le sens.

♥ « Plus on en parle moins on le comprend. Mieux vaut vivre en son cœur. » (Didier Gonin)

► Au contraire du soufflet (ou du Tao) qui ne s’épuise pas, l’homme s’appauvrit à force de paroles vaines et/ou obscurcit encore davantage sa compréhension du Tao. Il est préférable de laisser le Tao s’installer en soi ou se placer au cœur de la dynamique du Tao, sans se poser trop de question. Cf. 1-5 « Plutôt que de se laisser aller à la tentation facile de soigner les branches, partie visible et agréable à regarder, mieux vaut cultiver la racine de l’arbre qui, en tirant vie et nourriture au plus profond de la Terre tout en poussant – quoi qu’il arrive – vers le Ciel, est la parfaite image de la sagesse chinoise, de son sens de l’équilibre, de sa confiance dans l’homme et dans le monde. » (Anne Cheng, p.42)

 

Trad.2 :

Trop de paroles conduisent à l'impasse / Une quantité de mots est vite épuisée / Plus nombreux les propos, plus abondantes les difficultés!  Mieux vaut rester au centre des choses, préserver le vide.

♥ « Parler beaucoup épuise sans cesse; mieux vaut garder le Milieu. » (Docteur Marc Haven et Daniel Nazir ) « Au lieu de s'épuiser en paroles, mieux vaut préserver son intérieur. » (Catherine Despeux)

► Il n’est plus ici question du discours sur le Tao mais de la parole ou de la connaissance, qu’il vaut mieux restreindre afin de ne pas éparpiller son souffle et préserver son intégrité corporelle. Catherine Despeux fait le lien avec le début du chapître en soulignant que « l’esprit se tient au centre et non à la périphérie, ce qui signifie qu’il s’est détaché de ses émotions. » (p.130) Idem avec le commentaire de Wang Bi : « Plus le sage agit, plus il endommage les êtres […] son intelligence n’apporte pas la paix, ni ses paroles l’ordre, et cela mène nécessairement à des échecs répétés. Le sage, tel le soufflet ou la flûte « garde le centre », si bien qu’il n’est jamais dans l’impasse. Il s’abandonne lui-même pour laisser les êtres faire, ainsi il n’est rien qui ne soit régulé. » (Despeux, p.227)  Autant pour l’opinion de certains chercheurs selon laquelle il n’y a pas de connexion entre les deux parties de ce paragraphe, preuve que le Daode Jing serait une « anthologie compilée par plusieurs mains ».[1]

 

Notons avec Catherine Despeux que Laozi rejoint ici un des quatre textes confucéens, l’Invariable Milieu 中庸 [zhōngyōng]: « Lorsque les sentiments ne sont pas encore déployés, on parle de centre. » (p.130) Effectivement la formule « Le milieu est la voie droite pour tous les êtres, et la constance est la loi invariable qui les régit » de Tchou Hi[2] pourrait s’appliquer au Sage détaché (5-2) de Laozi. Mais, là aussi, Anne Cheng relativise : « Alors que les confucéens valorisent le Milieu, précaire et mouvant équilibre générateur d’harmonie, les taoïstes sont en quête du centre, c’est-à-dire de l’Origine. » (p.197)

 

Trad.3 :

« A vouloir tout savoir on s'épuise vite: le mieux est d'occuper le centre. » (Jean Levi)

► « Les deux versions de Mawangdui ont wen, « entendre, s’informer », à la place de yen, « parler, disserter », ce qui change considérablement le sens du passage et lui confère une orientation plus politique, voire policière. Il n’est pas question ici du discours sur le Tao dont aucune parole ne peut épuiser le sens et la nature, mais des techniques de manipulation et de contrôle du souverain » (Jean Levi, p.97)

 

Contre-sens ?

Parler de cœur en tant que figure anatomique serait un contre sens puisque [xīn] Cf.3-3 n’a rien à voir avec zhōng. Dire que la parole conduit au silence est une mauvaise interprétation de et est incohérent avec 2-10 qui dit que le Sage enseigne sans parole. Dire avec Marcel Conche « L'abondance en nombre de mots: extrême pauvreté. Mieux vaut garder ce que l'on a dans le cœur. » permet certes d’expliquer la brièveté du Daode Jing mais s’éloigne du sens du paragraphe. Evoquer avec Shi Bo les ordres administratifs (qu’il vaut mieux limiter afin de ne pas perturber le peuple) idem.

 

♫ Parler épuise. Mieux vaut se recentrer. 

Amendement (Oct 2011) à la proposition précédente: « En parler éloigne. Mieux vaut se fondre en lui. ». Passage de la trad. 1 à la trad. 2, plus cohérente avec le début du chapître. Notons une opposition avec « l’usage inépuisable » du soufflet ou de la flûte décrit en 5-4 : au contraire de l’espace ciel-terre, l’homme "superficiel" – qui ne respecte pas le vide en parlant sans cesse – s’épuise!

 

Réflexions :

1. Ce sont ceux qui parlent le plus qui pratiquent le moins. Trop de théorie nuit à la pratique. « Les grands diseurs ne sont pas les grands faiseurs » dit un proverbe français.  Arrêter ce blog ?  Non pas puisque l’idée n’est pas de faire mais plutôt de « non-faire » !

2. « Les propos d’un homme avare en paroles sont rarement dénués de sens » a dit Gandhi. Au contraire, « le trop parler n’est pas marque d’esprit » (Thalès de Milet) et « le secret d’ennuyer, c’est de vouloir tout dire »  (Voltaire)

3. Oublions le superflu, les grands discours et la logorrhée des médias et recentrons-nous sur l’essentiel, sur la vérité qui ne se trouve pas à l’extérieur mais à l’intérieur de nous.

4. « C’est pourquoi, dit saint Augustin, le plus beau de ce qu’un homme peut dire de Dieu est de savoir se taire par pure sagesse de richesse intérieure. Donc tais-toi et ne radote pas sur Dieu ! Car en bavardant sur Dieu tu mens, tu commets un péché […] Tu ne dois rien non plus connaître de Dieu, car Dieu est au-dessus de toute connaissance. » (Maître Eckhart, p.131)

5. « Avez-vous un centre ou bien n’êtes-vous qu’une foule en mouvement ? » interroge Osho (Evangile Thomas, p.149)

 

Le Mendiant



[1] D.C. Lau, Lao Tzu : Tao Te Ching, 1963, cité par Robert G. Henricks (p.2)

[2] L’Invariable Milieu in Les quatre livres de Confucius, Editions Jean de Bonnot, 2003, p.27

 

 

 

 

Par Tao - Publié dans : Chapitre 5 - Communauté : Tao
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Lundi 18 juillet 2011 1 18 /07 /Juil /2011 07:00

Pourquoi le vide est en réalité plein. Pourquoi la nature est essentiellement du vide.

 

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xū ér bù qū, dòng ér yù chū

Vide – [conj.] – Pas – Plier – Utiliser – [conj.] – Plus…plus – Produire

 

[xū] signifie vide, inoccupé, faux, timide, faible (santé) ou en vain. Cf. 3-5 [qū] signifier plier, courber, tordre, soumettre, être dans l’erreur ou injustice. () [dòng] signifie bouger, agir, changer, altérer, utiliser ou éveiller de l’émotion. [yù] est un caractère peu usité signifiant se remettre, aller mieux ou le plus…le plus. [chū] signifie sortir, produire, arriver, excéder, dépasser,… Cf. 1-7.

 

Traductions :

Le soufflet est vide mais (le souffle) ne fléchit pas, ne s’épuise pas, ne s’affaisse pas, ne s’aplatit pas ; plus il s'active, plus il exhale / En mouvement il en sort, il produit, encore plus (de souffle), il est inépuisable

 « Vide inépuisable: plus on l'active, plus il en sort. » (Catherine Despeux)

► Explication des caractéristiques du soufflet et de la flûte: le vide est son essence (aucune forme possible sans le vide) mais aussi sa fonction et plus on s’en sert, plus il produit de souffle ou de sons! Selon le commentaire de « Je me tourne vers vous », il en va de même du souffle : « Le souffle pur est invisible, il ressemble au vide, mais il ne s’épuise jamais dans la respiration : plus on l’active, plus il sort d’air. » (Despeux, p.224)  La flûte pourrait quant à elle être une analogie de la parole, que l’on retrouvera en 5-5.

vide

 

Contre-sens ?

L’oubli de la flute chez tous les traducteurs (sauf une !) permet de se consacrer uniquement aux caractéristiques techniques du soufflet mais réintroduire cette dernière oblige à se réinterroger sur le sens de la phrase. Car la flute ne se vide pas, elle, et ne produit un souffle que si l’on souffle dedans ! Par contre, elle est bien constituée autour du vide et elle fait d’autant plus de musique que l’on s’en sert.

 

♫ Vide inébranlable à l’usage inépuisable

Amendement (Oct 2011) à la proposition précédente: « Vide mais inébranlable et à l’usage inépuisable ».

 

Réflexions :

1. Le vide, ouvert, permet toutes les perspectives, tous les potentiels tandis que le plein, fermé, les termine. « Dieu est vide de toutes choses : et c’est pourquoi il est toutes choses » (Maître Eckhart)

2. Le vide est généralement définit comme l’absence de matière mais n’est-ce pas plutôt ce qui permet à la matière d’exister et à l’énergie – et donc à la vie – de circuler ? Le vide n’appelle-t-il pas le plein ? Contre Aristote ou Descartes (qui niait l’existence du vide), la philosophie orientale place le vide au centre de ses réflexions et de sa cosmologie. C’est le vide qui rend le verre, le vase ou la porte utile. « La forme, c’est le vide, et le vide, c’est la forme », dit le soutra du cœur, un des recueils bouddhiste les plus célèbres.

3. Qu’est-ce que le vide ?  Le site Wikipedia rappelle qu’un verre vide, une bouteille vide, un carton vide… contiennent en fait environ 2·1015 molécules par millimètre cube, ce qui fait beaucoup de zéros !  Un vide d'air considéré comme très poussé, « ultravide », correspond à une pression de l'ordre de 10-8 pascals (Pa, unité du système international) et on y dénombre encore 2 millions de molécules par centimètre cube. Un article du site contre les idées reçues (tout un programme) http://tatoufaux.com  précise que « si on supprimait le vide qu’il y a autour des noyaux des atomes, la Terre pourrait tenir dans une sphère de seulement 150 m de rayon ! » et conclut que « la nature n’a donc pas horreur du vide puisqu’elle est le vide, parsemée d’atomes... et d’objets célestes. »

4. « Dans ce vide, les deux ne se distinguent pas, ils contiennent chacun le monde entier. » dit Sosan.[1]  « Quand il y a vide, il y a unité » commente Osho.

 

Le Mendiant



[1] Jianzhi Sengcan, appelé Kanchi Sosan en japonais, phrase tirée du second chapitre de son poème Xinxin Ming (信心銘), le plus ancien texte Chan, commenté par Osho dans Le livre du rien.

 

 

 

Par Tao - Publié dans : Chapitre 5 - Communauté : Tao
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Vendredi 15 juillet 2011 5 15 /07 /Juil /2011 07:00

Pourquoi rien n’existe sans espace. Pourquoi l’énergie et l’harmonie requièrent du vide.

 

,  

tiān dì zhī jiān, qí yóu tuó yuè hū

Ciel – Terre – [liaison] – Espace – Cela – Comme – Soufflet – Flûte – ?

 

Pourquoi rien n’existe sans espace. Pourquoi l’énergie et l’harmonie requièrent du vide.

 

[jiān] signifie entre, parmi, à l’intérieur d’un temps ou espace définit. Prononcé [jiàn] il signifie espace interstitiel, interstice, ouverture ou séparé mais aussi semer la discorde ou se dégarnir. [tuó] est un caractère peu courant désignant un sac ou un soufflet de forge. [yuè] est également peu fréquent et désigne une flûte (ou une clé), étrangement oubliée de tous les traducteurs, à l’exception notable de Catherine Despeux qui précise : « Laozi emploie l’image de la flûte dans laquelle l’air passe et produit toutes sortes de manifestations sonores à l’infini. Une image similaire est développée par Zhuangzi. Celui-ci établit une véritable progression dans la compréhension et l’atteinte du vide, comparant l’individu à des orgues humaines, terrestres ou célestes, ces dernières étant celles qui permettent l’expression la plus parfaite de la grande harmonie […] Le corps humain est donc comme une flûte dans laquelle l’air passe et joue différentes mélodies de la vie selon les résonances intérieures de l’être. » (p.73) [hū] est une particule interrogative pour exprimer le doute ou la surprise.

 

Traductions :

L'intervalle, l’espace entre le Ciel et la Terre est comme, est semblable à un soufflet (de forge).

♥ « L'espace entre ciel et terre est comme un soufflet ou une flûte » (Catherine Despeux)

► Analogie entre l’espace et le soufflet de forge et retour sur l’idée de dissémination de 4-1. Selon le commentaire du Maître du Bord du Fleuve, « un soufflet ou une flûte sont vides  au centre ; voilà pourquoi l’homme peut en sortir des sons. » (Despeux, p.225)

 

Contre-sens ?

Beaucoup de traductions oublient le terme "espace" et restent ainsi sur l’idée de ou d’univers ou, pire encore, de Tao. Faire référence à un « être » qui serait « entre le ciel et la terre » est tout aussi incompréhensible. A côté de l’oubli de la flûte, un bon nombre de traductions zappent le caractère interrogatif de la phrase, pourtant cohérent avec le Chap 3 empli de doute.

 

♫ L’espace ciel-terre tel un soufflet ou une flute ?

 

comete nb

 

Réflexions :

1. Il faut de l’espace pour accueillir quelque chose, pour être capable de recevoir.

2. « La nature a peut-être horreur du vide mais le système en a fait son fonds de commerce : le mal-être, les complexes, les peurs et les frustrations sont incontestablement les moteurs de la consommation. » (Le Mendiant et le Milliardaire)  Mais la nature a-t-elle vraiment horreur du vide comme le pensait Aristote ?  Nous verrons en 5-4 qu’il n’en est rien !

3. Dans les peintures de paysages chinois, le blanc et le vide couvrent une bonne partie de la toile de manière à laisser l’esprit accéder à l’harmonie. « On ne peut appréhender l’Être qu’en creux, en cernant son absence – un peu comme un sceau gravé intaglio livre son message en blanc, ne révélant son dessin que grâce à l’absence de matière (…) Le précepte recommande au peintre de ne jamais révéler qu’une moitié du sujet pour mieux en suggérer la totalité (…) Le vide est l’espace où peut se déployer l’au-delà du poème » explique brillamment le sinologue Simon Leys dans son essai La forêt en feu. [1]

4. Des pièces suremcombrées de meubles ou de biblots nuisent à la circulation énergétique et créent un sentiment d’étouffement. Le Feng Shui (Feng désigne le vent, Shui signifie l’eau) vise notamment à créer une harmonie au sein de l’espace.

 

Le Mendiant



[1] Simon Leys, Essais sur la Chine, Robert Laffont, 1998, p. 577.

 

 

Par Tao - Publié dans : Chapitre 5 - Communauté : Tao
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